Légende : Marie-Anne Montchamp, Directrice générale de l’OCIRP
Crédit : Cocktail Santé.

Mesdames, Messieurs,

Merci d’être présents à cette nouvelle édition du Lab OCIRP à laquelle Jean-Manuel Kupiec nous convie. A l’ordre du jour, un sujet d’actualité pour nos organisations : la Corporate Sustainability Reporting Directive – CSRD.

Merci aux intervenants d’avoir accepté de nous apporter leur vision experte et critique qui, je n’en doute pas, éclairera les travaux substantiels qu’engage l’application de cette directive. Cela nous permettra en outre d’anticiper l’élargissement et l’évolution de son périmètre de mise en œuvre et de mieux appréhender les conditions de son acceptabilité.

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Je fais le choix dans ce propos introductif d’une libre contribution à nos échanges et ce en trois temps, si vous en acceptez le principe. Ma manière d’apporter ma pierre à l’édifice.

Dans un premier temps, je vais me référer à l’un des auteurs les plus marquants pour moi et dont la préparation de cette intervention m’a conduit à relire les pages. Il s’agit de James C Scott et de son livre fondateur « Dans l’œil de l’État ». James C. Scott1, né en 1936, est un professeur de sciences politiques à l’Université de Yale.Il nous livre dans cet ouvrage une véritable parabole de la durabilité par l’histoire de l’avènement de la sylviculture scientifique. Je ne résiste pas au plaisir de vous la faire partager car elle exprime toutes les caractéristiques qu’à mon sens nous devons retenir pour appréhender la « sustainability ».

L’idée que l’État se faisait de la forêt, au tout début du XVIIIème siècle, sous l’influence de la sylviculture scientifique, se résumait, pour faire court, à une certaine quantité de bois d’œuvre sur pied. Le biais de cette représentation est qu’elle éliminait des considérations de l’État et de sa prise de décision politique tout le reste, à savoir tout l’écosystème forestier : la plupart des essences d’arbres, jugées non rentables, la faune et la flore estimées « superflues » par les forestiers « scientifiques », ainsi que, bien sûr, les femmes et les hommes qui vivaient en forêt ou sur ses lisières et en tiraient des compléments de ressources non négligeables (cueillettes, bois mort, petite chasse plus souvent dénoncée comme braconnage). D’après Scott, c’est à des forestiers allemands que l’on doit le développement de la sylviculture scientifique au18ème siècle. L’idée était de remplacer les anciens domaines forestiers impossibles à « gérer », entendez impossibles à mesurer précisément et à exploiter commercialement, par des plantations d’arbres rationnelles et lisibles. « Les anciennes forêts diversifiées, dont environ les trois quarts étaient composées d’essences à feuilles caduques, furent remplacées par des forêts à dominante de conifères où l’épicéa de Norvège et le pin sylvestre constituaient les principales et souvent les deux seules essences. »

À court terme, cette expérience de simplification radicale de la forêt en une marchandise unique connut un grand succès. Ce fut un court terme relativement long, étant donné qu’une génération d’arbres peut prendre jusqu’à quatre-vingts ans pour arriver à maturité. La productivité de la nouvelle forêt mit un terme au déclin de l’approvisionnement en bois domestique, fournit des arbres plus uniformes et de la fibre de bois d’une plus grande

qualité, augmenta le rapport économique des terres forestières et diminua de manière appréciable les temps de rotation (le temps nécessaire pour faire pousser un îlot de forêt, l’abattre et en planter un autre). Tout comme des cultures plantées en ligne dans un champ, les nouvelles forêts de résineux produisirent une marchandise unique en quantité prodigieuse. Il n’est en cela pas étonnant que le modèle allemand de sylviculture commerciale intensive se soit imposé à travers le monde.

Évidemment, après le « court terme », on ne manqua pas de déchanter. On s’aperçut bien vite que, dès la deuxième génération de monoculture forestière, les rendements commençaient à décroître puisque, comme toute monoculture, celle-ci se révélait beaucoup plus fragile et moins résiliente qu’une forêt diversifiée (développement de maladies, de parasites, vulnérabilité plus grande aux événements climatiques – tempêtes, sécheresse –, sans parler de la perte des autres ressources forestières qui représenta un véritable désastre pour les paysans et les petites gens qui en vivaient.

Pardon d’avoir été si longue dans la présentation de cette parabole. C’est pour mieux revenir à notre sujet : la CSRD !

On peut en effet lire de plusieurs façons la parabole de James C Scott :

• La mesure et la norme ne peuvent être des fins en soi ;

• La simplification ne peut servir de fondement à la prise de décision stratégique ;

• « Penser écosystémique » est indispensable à la pérennité de nos entreprises ;

• Le temps long doit être appréhendé par l’organisation en s’extirpant du pilotage à court terme sous la pression d’un retour immédiat ;

• L’intégration stratégique est une condition de l’acceptabilité de la directive.

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Je souhaite dans un deuxième temps souligner le dernier point de mes remarques sur la parabole de James C Scott : l’importance de l’intégration stratégique car c’est la condition de l’acceptabilité de la mise en œuvre de la directive.

À l’OCIRP, nous avons résolument poursuivi la tradition historique de notre organisation. Depuis sa création en 1967, l’Union et ses membres remplissent la mission fixée par les fondateurs de contribuer à notre modèle de protection sociale dans une logique de complémentarité d’avec le régime général. Un principe de subsidiarité nous unit à nos membres. Il se traduit aujourd’hui par notre raison d’être Engagés pour l’autonomie ! Il ne s’agit là que de l’actualisation d’un engagement et d’une promesse initiale en faveur des veuves et des orphelins par la prise en compte de nouvelles attentes sociales : évolution de la famille, travail des femmes et égalité professionnelle homme/femme, situation des aidants, maladies redoutées.

La création en 2020 de la 5ème branche de la sécurité sociale, branche Autonomie, nous invite à prendre en compte l’avancée en âge de la population française et les conséquences des accidents de la vie, handicap, maladie, dépendance, afin de préserver la citoyenneté de tous ceux qui sont concernés.

L’Union OCIRP, union d’institutions de prévoyance, est régie par le code de la sécurité sociale et doit répondre à la règlementation prudentielle Solvabilité II. De ce double rattachement procède en quelque sorte l’obligation de répondre des deux matérialités financière et extra financière qu’explicite la CSRD.

Ainsi l’OCIRP, par nature, si je puis dire, met en œuvre l’esprit de la directive avant d’être tenu d’en appliquer les dispositions. Fondamentalement, je pense qu’une organisation ne peut satisfaire aux exigences règlementaires que dans la mesure où l’esprit de la

règlementation fait l’objet d’un haut niveau d’intégration stratégique. A cet égard, on peut dire que c’est le cas de l’OCIRP. Je vais préciser mon propos par 3 illustrations.

_ Notre plan stratégique ;

_ La démarche Néobrain ;

_ Une avancée significative en matière d’investissement à impact social, mais sur ce point, je laisserai François Grinda et Caroline Selva se charger de vous présenter nos travaux.

Le plan stratégique de l’OCIRP s’inscrit dans une durée de 5 ans. Le conseil d’administration de décembre 2022 a en effet fixé cet horizon à 5 ans à l’OCIRP avec la volonté d’échapper au traditionnel « court termisme de gestion » de trois ans. Les 4 axes du plan stratégique renvoient tous à l’esprit de la CSRD :

– L’axe 1 : Engagés pour l’autonomie qui inscrit l’action de l’Union dans l’intérêt général

– L’axe 2 : Une union durable qui engage l’OCIRP à renforcer ses liens et interactions avec ses membres dans une logique écosystémique totalement assumée

– L’axe 3 : Un développement à impact, pour garantir aux branches professionnelles, aux entreprises et aux bénéficiaires de ses garanties, un service rendu mesurable, au-delà même du service des rentes

– L’axe 4 : Un financeur responsable, par le respect des exigences prudentielles et la recherche d’impact de ses investissements.

Par notre plan stratégique, nous affirmons tout à la fois notre adhésion à l’esprit de la directive en même temps que nous nous préparons à en assumer la contrainte de mise en œuvre. Bien sûr cela demandera aux équipes de l’OCIRP un effort de formalisation, de mesure et de précision du reporting, mais cet effort ne sera que la traduction de l’orientation de notre institution pour sa pérennité dans l’intérêt de l’ensemble de ses parties prenantes.

La deuxième illustration que je souhaite apporter est notre démarche Néobrain. Nous le savons, l’intelligence artificielle aura un impact sur les emplois de nos organisations et contrairement aux autres évolutions technologiques, l’IA mettra en tension les emplois les plus qualifiés de nos métiers assurantiels.

La soutenabilité des modèles organisationnels et des équilibres sociaux qui y sont attachés appellent une anticipation sérieuse de ces mutations, faute de quoi la compétitivité de nos entreprises sera menacée sur un fond de concurrence économique exacerbé. A cet égard les travaux d’Emmanuelle Blons2 montrent l’importance d’identifier et de soutenir les compétences cognitives de nos collaborateurs afin de maintenir l’employabilité et la durabilité de nos modèles.

Dans cet esprit, l’OCIRP a lancé, à destination de tous ses collaborateurs, la démarche Néobrain fondée sur un double questionnement : compétences cognitives et appétence individuelle. La cartographie produite à partir de cette démarche permettra de faire émerger de précieuses habiletés que les compétences techniques occultent souvent et plus encore d’expliciter l’envie, les souhaits des Ocirpiens de s’exprimer professionnellement selon cette nouvelle dimension. En dernier lieu, l’investissement à impact social et l’indice Autonomiah que François Grinda et Caroline Selva vous présenteront dans un instant.

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Je terminerai ce trop long propos en revenant sur l’esprit plus encore que sur la lettre de la CSRD. Les convergences avec le corpus règlementaire qui régit les Institutions de prévoyance, comme l’ensemble des assureurs, sont manifestes : Solva II, DDA et aujourd’hui CSRD pour faire court.

Le sous-jacent de ce corpus règlementaire, au-delà de la prévention des risques systémiques inhérents à nos activités, est clairement de conférer au modèle économique européen dont les assureurs sont des acteurs clés, des caractéristiques de différenciation et de compétitivité face à la menace de modèles concurrents. A court terme, comme pour la parabole de James C. Scott, ces modèles ultra offensifs apparaissent gagnants à première vue. A moyen terme, la transparence que nous nous préparons à apporter permettra des comparaisons protectrices tout particulièrement sur la valeur extra financière de nos entreprises et tout particulièrement des assureurs.

C’est avec cette conviction que nous pouvons aborder sereinement la complexité et le caractère a priori contre intuitif de la Corporate Sustainability Reporting Directive.

Je vous souhaite un fructueux Lab OCIRP.

Marie-Anne Montchamp, Directrice générale de l’OCIRP

1 James C. Scott, « L’Œil de l’État. Moderniser, uniformiser, détruire », traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Ruchet, Paris, La Découverte, 2021 [Yale University Press, 1998]

2 L’IA au cœur de l’entreprise Editions EMS – mai 2023 in Les Echos 2/01/202