Préface au tome 2 du Livre blanc d’Arche MC2 sur les enjeux éthiques de l’intelligence artificielle dans les Services de Soins Infirmiers À Domicile (SSIAD)

Il est des révolutions silencieuses qui s’opèrent loin des radars médiatiques, mais dont les conséquences, à terme, redessinent profondément notre pacte social. L’intégration de l’intelligence artificielle dans les Services de Soins Infirmiers À Domicile (SSIAD) est de celles-là. Elle ne soulève pas seulement des enjeux d’efficacité ou d’organisation : elle interroge nos fondements éthiques, notre conception du soin, et in fine, notre manière d’habiter collectivement la fragilité humaine.

Dans un contexte de vieillissement démographique, de pénurie de professionnels du soin et de transformation des attentes des personnes accompagnées, les promesses de l’IA sont considérables : optimisation des tournées, détection précoce des fragilités, assistance à la décision clinique. Mais au cœur de cette mutation, une question s’impose : comment garantir que le progrès technologique ne s’opère pas au détriment de la relation humaine, mais qu’au contraire, il en soit le levier ?

Ce deuxième tome du livre blanc élaboré par Arche MC2 apporte une contribution majeure à cette réflexion collective. Il ne s’agit pas d’un plaidoyer technophile, ni d’une mise en garde stérile. C’est un travail rigoureux, multidisciplinaire, qui prend appui sur une méthodologie éthique enrichie – autonomie, bienfaisance, non-malfaisance, justice – pour penser l’avenir des SSIAD avec lucidité et ambition.

L’éthique, dans cette perspective, n’est pas une contrainte extérieure à la transformation : elle en est la condition de possibilité. Anticiper les effets de l’IA, penser les arbitrages qu’elle impose, donner voix aux personnes concernées, ce n’est pas ralentir l’innovation, c’est lui offrir un ancrage durable et humain. La question n’est pas de savoir si l’IA doit entrer dans nos pratiques de soin, mais comment elle peut le faire sans altérer ce qui en constitue le cœur : la reconnaissance de l’autre dans sa singularité, dans son projet de vie, dans son droit à choisir, y compris chez soi, la manière dont il ou elle souhaite être accompagné·e.

Cette exigence est d’autant plus forte dans le cadre du domicile, où les murs sont ceux de l’intime, où chaque intervention doit s’ajuster à un écosystème de vie, souvent fragile. L’IA, bien employée, peut être un atout pour respecter cette écologie du soin : en soutenant la coordination, en allégeant les tâches répétitives, en favorisant une approche plus préventive et personnalisée. Mais elle ne doit jamais se substituer à l’attention, au jugement clinique, à la relation tissée dans le temps entre un·e soignant·e et une personne accompagnée et ses proches aidant.e.s.

L’enjeu est aussi territorial et social. L’IA ne doit pas devenir un facteur d’inégalités supplémentaires entre zones urbaines et rurales, entre établissements bien dotés et structures isolées. Elle doit au contraire être pensée comme un levier de justice, capable de mieux répartir les ressources, de rendre accessibles des expertises là où elles manquent, de soutenir les professionnels là où la fatigue menace. Cela implique une gouvernance partagée, transparente, incluant toutes les parties prenantes : patients, proches aidants, professionnels de terrain, acteurs publics et privés, acteurs de la protection sociale et partenaires sociaux.

Former, accompagner, expliquer : ce sont là des conditions essentielles pour que la transition numérique soit réellement vécue comme une chance. L’adhésion ne se décrète pas : elle se construit dans le dialogue, dans la reconnaissance des compétences existantes, dans le respect des rythmes d’apprentissage. L’intelligence artificielle peut être un formidable outil pour libérer du temps soignant, pour mieux cibler les interventions, pour prévenir plutôt que guérir – mais cela suppose un accompagnement à la hauteur des bouleversements engagés.

L’OCIRP, union d’institutions de prévoyance à gouvernance paritaire, est engagée de longue date pour l’autonomie des personnes, quelles que soient les situations difficiles ou les épreuves traversées. Aux côtés de nos membres, des branches professionnelles, des entreprises et des partenaires sociaux, nous portons une vision du soin fondée sur le respect, la solidarité et la citoyenneté. Nous croyons que la technologie peut être un levier de progrès, à condition qu’elle soit guidée par une finalité claire et maîtrisée : celle de renforcer le pouvoir d’agir des personnes, de soutenir les professionnels et de préserver la dignité de chacun.

Ce livre blanc est une invitation à penser ensemble. Il ne donne pas de réponses toutes faites, mais il ouvre des pistes, structure une réflexion collective, trace les contours d’un avenir désirable. En cela, il constitue une contribution précieuse à la transformation éthique et positive de notre secteur.

Je forme le vœu que cette lecture alimente le débat, éclaire les choix à venir et rappelle, à chaque étape, que l’innovation n’a de sens que si elle sert la personne comme sujet citoyen. C’est à cette condition qu’elle peut véritablement transformer, pour le mieux, notre manière de prendre soin.

Marie-Anne MONTCHAMP

Directrice générale de l’OCIRP Ancienne Ministre