Session du 9 décembre 2025.

Introduction de Jean-Manuel Kupiec, Directeur du LAB OCIRP Autonomie
Bonjour à toutes et à tous,
Bienvenue au LAB OCIRP Autonomie consacré aujourd’hui à un sujet qui nous tient à cœur : les proches aidants, celles et ceux qui aident un proche âgé, en situation de handicap ou malade, de façon régulière et à titre non professionnel.
Ces aidants doivent souvent concilier ce rôle avec leur activité professionnelle, ce qui en fait un sujet de société, de protection sociale et de dialogue social de plus en plus reconnu.
On entend ici et là que la protection sociale coûte trop cher. Les proches aidants ne sont pas responsables des déficits. Au contraire : la société a une dette envers eux !
Un proche aidant a besoin d’aides … professionnelles. Peut-on faire l’économie d’une revalorisation des aidants PROFESSIONNELS ? Peut-on réduire le crédit d’impôt pour les aides à domicile ?
Loin de toute polémique, nous vous proposons aujourd’hui de célébrer l’engagement et l’innovation pour les aidants.
L’année 2025 a été riche d’initiatives de très nombreux acteurs.

Pas seulement l’OCIRP : Pierre Denis nous parlera de ses 15 ans d’engagement auprès des aidants, de son futur livre, de ses propositions et du fonds de dotation Aidant Attitude
En ce qui concerne l’OCIRP, nous pouvons citer :
– des événements comme celui de la Journée nationale des aidants
– l’Observatoire OCIRP/Viavoice salariés aidants 2025 qui vous sera remis
– l’expertise économique sur les coûts cachés des salariés aidants grâce au partenariat de recherche entre l’OCIRP et l’économiste Nathalie Chusseau qui est au rendez-vous du LAB OCIRP– Une synthèse de ses travaux de 2025 vous sera aussi remise.
– la plateforme Aglaée, qui a été présentée au Salon des Maires 2025 : elle accompagne les aidés et les aidants en proposant les services disponibles et les aides accessibles sur les territoires. Autrement dit : un GPS social pour ne plus jamais se perdre dans la jungle des dispositifs !
– l’offre de formation pour accompagner les salariés aidants, destinée à tous les acteurs de l’entreprise, portée conjointement par l’Institut 4.10 et l’OCIRP. Cette offre de formation est aujourd’hui reconnue :
- 2 Prix Argent aux Trophées de l’Assurance : innovation technologique et innovation sociétale,
- le Trophée SilverEco 2025 récompensant la meilleure initiative pour les aidants,
- et ce n’est sûrement qu’un début !
La directrice de l’Institut, Elodie Marchat, nous présentera cette formation.
– Enfin, pour offrir une formation pertinente, une veille juridique sur les accords collectifs sur les salariés aidants est faite et donnera lieu à une publication semestrielle.
Nous croyons au rôle des partenaires sociaux pour conclure des accords pour les aidants. Car le choc démographique concerne aussi le monde du travail : les salariés aidants seront de plus en plus nombreux. Nous serons tous aidants un jour !
Aider ceux qui aident, c’est agir pour un haut degré de protection sociale.
Dans cet engagement il y a quelque chose qui ne manquera jamais : c’est la résolution à innover, c’est le souci de solidarité et c’est notre fidélité à tous !
Je vous remercie.
Retour sur la Journée nationale des aidants 2025 (vidéo) :
Les couts cachés des aidants pour les employeurs : intégrer le cycle de l’aidance et baisser la charge de travail
Nathalie Chusseau, économiste, professeure à l’Université de Lille et à Sciences Po Lille

Selon les dernières données de la DREES (2023), en France, 8,8 millions d’adultes déclarent apporter une aide régulière à un proche en situation de handicap ou de perte d’autonomie et selon le Baromètre Interfacia de 2020, la France compterait 20% de salariés aidants (4,2 millions de personnes). Les proches aidants en activité professionnelle doivent concilier leur rôle d’aidant avec leur vie professionnelle et cela impacte leur travail. L’Observatoire OCIRP/Viavoice 2025 montre que 47% des salariés aidants estiment que leur situation impacte négativement leur santé physique et mentale ; 51% sont confrontés, souvent ou parfois, à un épuisement physique et psychique ; 31% ont le sentiment d’avoir perdu en productivité en raison de l’aide apportée à leur proche et 30% ont le sentiment de faire plus d’heures pour pallier ce manque de productivité.
Mon message principal est le suivant : les estimations des coûts cachés que j’ai menées, qui correspondent à un mauvais ou à un non-accompagnement des proches aidants en activité, me conduisent à faire deux recommandations principales : tenir compte du cycle de l’aidance et baisser la charge de travail aux étapes clés de l’aidance, à salaire constant.
1- La difficile conciliation entre vie personnelle et vie professionnelle des proches aidants génère des coûts cachés extrêmement importants
La notion de coûts cachés : ce sont des coûts qui, par définition, n’apparaissent pas dans le bilan des entreprises. Il en existe deux types principaux : ce qui n’est pas produit parce que le salarié aidant est absent ou ne dispose pas de toutes ses capacités de travail ; ce qui est mis en place pour pallier cette absence ou ce dysfonctionnement : sursalaires, surconsommations, temps supplémentaire. Ces coûts cachés correspondent à une perte de valeur ajoutée.
Cette perte de valeur ajoutée peut être évaluée à partir de deux éléments majeurs : l’absentéisme et le présentéisme au travail.
La charge de l’aide peut conduire à l’épuisement, à l’incapacité de travail sanctionnée par un arrêt maladie. Dans ce cas le salarié ne produit plus. Les 2/3 de l’absentéisme, dont le coût total pour les entreprises est de 108 Mds d’euros / an, seraient évitables grâce à un meilleur management.
Le présentéisme, c’est la situation dans laquelle le salarié proche aidant est au travail alors que son état physique, mental, sa motivation ne lui permettent pas d’être pleinement productif.
Le total des coûts cachés dans le secteur privé en 2025 est de 24,85 Mds d’euros / an, dont 17,4 sont liés à l’absentéisme et 7,45 au présentéisme. Dans les trois fonctions publiques, les coûts cachés atteignent 6,37 Mds. Le total des coûts cachés dépasse 31 Mds d’euros par an.
Nous connaissons un contexte de vieillissement démographique majeur : en 2025 on compte plus de décès que de naissances. Selon les projections démographiques de l’INSEE (octobre 2025), on comptera 2,7 millions de seniors en perte d’autonomie. Du fait de ce vieillissement, le nombre d’aidants va augmenter. Il y aura plus de personnes en perte d’autonomie, qui vivront plus longtemps et les salariés vont rester plus longtemps au travail. Cela signifie que nous serons tous aidants plusieurs fois au cours de notre vie et particulièrement pendant notre vie active.
Pour évaluer les coûts à venir, il faut réaliser des projections sur le nombre de proches aidants dans les années à venir. L’INSEE annonce que l’on atteindra 25% de salariés proches aidants en 2030. En supposant que l’on atteindra 28% de salariés proches aidants en 2050 (dans le secteur public comme dans le secteur privé) on peut projeter les coûts suivants : 47,3 Mds d’euros en 2030 et 54,7 Mds d’euros en 2050 (coûts du télétravail inclus). La hausse des coûts la plus forte intervient entre 2025 et 2030. C’est donc maintenant qu’il faut agir.
2- Les recommandations
En premier lieu, il faut s’intéresser au cycle de l’aidance.

Dans l’idéal, on tiendrait compte de ce cycle et l’employeur accompagnerait le salarié à son entrée dans l’aidance, au moment de l’organisation de l’aide apportée au proche et dans les phases de rupture, d’intensification de l’aide, liée à l’aggravation de la perte d’autonomie.
La charge de travail du salarié proche aidant devrait être reliée à ce cycle de l’aide. La clé de la réussite, c’est de baisser la charge de travail dans les étapes clés (entrée dans l’aidance et ruptures). L’étude OCIRP/Viavoice 2025 montre que, tant pour les salariés proches aidants que pour les DRH, la baisse de la charge de travail devrait être de l’ordre de 20% (modulable selon la nature de l’aide apportée). Cette baisse de la charge de travail ne doit pas entraîner une baisse du salaire car on se trouverait dans ce cas en situation de temps partiel subi, qui n’est pas satisfaisante et ne résout pas vraiment le problème des coûts cachés. En effet, le proche aidant peut malgré tout être épuisé, faire du présentéisme puis de l’absentéisme.
Le message est donc : tenir compte du cycle de l’aidance, baisser la charge de travail et maintenir le salaire. On peut discuter des modalités de ce maintien. En tout état de cause, le maintien du salaire et d’autres accompagnements (information, formation, recours à des associations, des plateformes …) permettraient de réduire considérablement les coûts cachés liés à l’aidance.
Dernier point : le télétravail. C’est une « solution » qui est souvent demandée par les salariés proches aidants et accordée par les entreprises. Or il existe des coûts cachés liés au télétravail, qui sont de l’ordre de 2 Mds d’euros en 2025. En effet, souvent le salarié va s’occuper de son proche pendant la journée et travailler le soir ou la nuit, ce qui, le lendemain, se traduit pas du présentéisme (fatigue, baisse de motivation, erreurs, perte de productivité, absentéisme à venir). Le télétravail n’est donc pas la panacée.
De la salle
Une remarque sur le télétravail chez le proche aidé. Dans certains cas, il permet d’assurer une présence, une tranquillité d’esprit et de travailler réellement, tout en préparant les repas et en accueillant éventuellement les professionnels de santé.
J’ai par ailleurs un désaccord avec votre intervention quand vous évoquez une sortie de l’aidance lorsque la personne est placée en institution. Certaines institutions sont en très grande difficulté, et la présence ou le contact avec les proches aidants sont nécessaires. Le manque de personnel est tel que les proches aidants sont parfois conduits à embaucher des personnes pour rendre visite à l’aidé en institution.
Enfin, s’agissant des coûts cachés, je voudrais souligner qu’au-delà de l’entreprise, les coûts de l’absentéisme sont également assumés par la société. Soit les proches aidants tombent malades et c’est un coût « normal », soit, faute de meilleure solution, les médecins dévoient le système des arrêts maladie pour mettre au salarié d’aider son proche. Il ne s’agit pas de complaisance, mais c’est un dévoiement qui a un coût pour l’entreprise, pour la société et un coût mental pour la personne.
Nathalie Chusseau
Merci pour vos remarques très intéressantes. Il faut effectivement nuancer la réalité de la sortie de l’aide en cas d’entrée de l’aidé en institution. Par ailleurs, vous avez raison de souligner le coût de l’absentéisme pour la collectivité et pour la Sécurité sociale. Comme je l’ai indiqué en préambule, les 2/3 de l’absentéisme au travail sont évitables par un management approprié.
De la salle
Je voudrais signaler la première enquête réalisée par France Travail sur les aidants indemnisés par l’Assurance chômage. Parfois ces personnes ne peuvent pas réellement rechercher un emploi faute de temps. Des coûts cachés pour la société existent aussi dans ce domaine.
Nathalie Chusseau
Vous avez tout à fait raison. Les salariés proches aidants peuvent être amenés à quitter leur travail parce qu’ils ne peuvent plus la concilier avec l’aide apportée à leur proche et être indemnisés par l’assurance chômage.
De la salle
Pensez-vous qu’une entreprise, particulièrement dans le secteur privé, acceptera une baisse de productivité de 20% sans baisse de salaire ? Avez-vous proposé cette solution à des entreprises ?
Nathalie Chusseau
Le sens de mon exposé est précisément de montrer que l’accompagnement des salariés proches aidants permet de réduire les pertes de productivité qui, faute d’agir pour les aidants, sont énormes. Les entreprises sont de plus en plus conscientes des coûts actuels et futurs auxquelles elles sont exposées. Il s’agit d’un phénomène sociétal : nous allons tous être aidants au cours de notre vie professionnelle, qui va s’allonger et pendant notre retraite.
L’idée n’est pas de faire supporter le coût du maintien de la rémunération par une seule entreprise. Il s’agit de mettre au point des solutions mutualisées dans le cadre, par exemple, de la prévoyance ou d’assurances collectives
Jean-Manuel Kupiec, Directeur du LAB OCIRP Autonomie :

Les accords collectifs sur les salariés proches aidants
La notion de mutualisation est présente dans les accords de branche qui sont signés en faveur des salariés proches aidants. Le monde du travail pend de plus en plus en compte le sujet des proches aidants.
Nous vous présentons aujourd’hui un panorama des accords collectifs de soutien aux salariés proches aidants signés dans plusieurs branches professionnelles et grandes entreprises.
Les grands types de mesures contenus dans ces accords sont les suivants :
– périmètre des salariés concernés (définition légale de l’aidant restreinte ou élargie).
– information, formation et prévention : sensibilisation des managers, référents aidants, accompagnement au diagnostic, soutien psychologique
– congés et absences rémunérés : abondement de congés légaux, congés supplémentaires rémunérés, dons de jours de repos avec abondement éventuel
– organisation et temps de travail : horaires souples et aménagés, télétravail, temps partiel, mobilité interne (cas des entreprises disposant de plusieurs sites)
– gestion de carrière : égalité de traitement et non-discrimination, valorisation des compétences des aidants, aménagement de la fin de carrière
– soutiens financiers : dispositifs d’action sociale, CESU, prêts bancaires, adaptation du logement, achat d’équipements, financement du répit
– accès à des biens et services : paniers de biens et services, accès à des réseaux d’entraide, action sociale.
Les accords sont divers et peuvent donc avoir plusieurs facettes : reconnaissance, organisation du travail, aides, soutiens financiers. Les partenaires sociaux disposent d’une liberté de choix dans le cadre de la négociation.
Avec l’Institut 4.10, l’OCIRP prépare une veille trimestrielle sur ces accords. Aujourd’hui, on compte environ 50 accords, dont une dizaine dans les branches professionnelles. Le nombre d’accords s’est particulièrement accru entre 2024 et 2025. Je rappelle que la loi relative à l’adaptation de la société au vieillissement (ASV), qui a apporté une première reconnaissance des proches aidants, date de 2015. En dix ans, le sujet a commencé à s’inscrire dans la société. Depuis 2019, la négociation est obligatoire au niveau des branches professionnelles sur la conciliation vie personnelle/vie professionnelle des salariés proches aidants. Le choc démographique que nous vivons va amplifier l’importance de la question des aidants dans notre société.
De la salle
Le soutien aux salariés aidants pourrait faire l’objet d’une négociation interprofessionnelle mêlant des dispositions normatives et supplétives qui pourraient être mises en œuvre par les branches professionnelles. Il faut inciter les partenaires sociaux à s’engager en ce sens.

Jean-Manuel Kupiec
Merci beaucoup pour cette intervention. Votre idée d’une négociation interprofessionnelle a précisément été évoquée par Thierry Grégoire de la CGPME lors de la table ronde des partenaires sociaux organisée par l’OCIRP à l’occasion de la Journée nationale des aidants, en octobre 2025. Thierry Grégoire avait évoqué un accord national interprofessionnel sur les aidants. C’est ambitieux mais cela répondrait à un véritable phénomène de société et à notre situation démographique.
De la salle
Je connais une société qui propose la suppléance à domicile des aidants salariés par des professionnels. Cela évite l’absentéisme. Et limite les coûts pour l’entreprise. Il s’agit de la même démarche que le financement des gardes d’enfants.
De la salle
Cela pose le problème des aides à domicile, pas assez développées, dont les structures sont fragiles et les problèmes de recrutement dans ce secteur.
Je voudrais donner l’exemple d’une salariée dont l’enfant polyhandicapé et en partie aveugle n’était plus en institution et à qui on a proposé 25 personnes différentes ! Il y a une difficulté majeure aujourd’hui pour les proches aidants à être suppléés et à obtenir l’aide professionnelle requise.
Retour sur 15 ans d’engagement pour les aidants
Pierre Denis, Président Fondateur du fonds de dotation Aidant Attitude (https://aidantattitude.fr/)
Retour sur 15 ans d’engagement pour les aidants
Aidant Attitude n’est pas un acteur du monde associatif : c’est un fonds de dotation d’intérêt général qui permet aux entreprises, grâce au mécénat, de s’emparer concrètement du sujet de l’Aidance. Depuis sa création, il met en dialogue, de manière inédite, les préoccupations du monde du travail et celles de la vie quotidienne, à travers une approche d’innovation et d’action.
Après les éclairages que nous venons d’entendre sur les impacts économiques et les dynamiques collectives autour des salariés aidants, je voudrais, pour ma part, vous ramener du côté de l’expérience humaine et de ce que ces réalités changent, en profondeur, dans nos façons d’être et de travailler ensemble.
Les voix de l’ombre
« Le plus grand des bonheurs est de se sentir compris », écrivait Christian Bobin.
Se sentir compris. C’est peut-être le premier besoin des onze millions d’aidants en France. Et c’est peut-être ce qui leur manque le plus cruellement.
Depuis quinze ans, à travers Aidant Attitude, je reçois chaque jour des messages; des fragments de vie; des cris du cœur; des appels à l’aide. Ce ne sont pas de simples statistiques, mais des voix – des voix de l’ombre qui méritent enfin d’être entendues.
Aujourd’hui, nous voudrions vous faire entendre ces voix. Et vous parler d’un mot qui, je crois, contient la clé de tout ce que nous devons construire : Reliance.
I – Trois visages de l’aidance
Permettez-moi de vous présenter trois personnes. Trois visages parmi des millions. Trois histoires tissées à partir des témoignages que nous recevons.
Lucie : la jeunesse en suspension
Lucie a trente-deux ans. Elle était architecte d’intérieur. Je dis « était » parce que sa carrière est entre parenthèses depuis que sa mère est atteinte d’une maladie neuro-dégénérative.
Son quotidien ? Un ballet incessant. Réveil à l’aube. Habiller sa mère. L’aider à manger. Gérer les rendez-vous médicaux. Coordonner les traitements. Les piluliers aux cases minutieusement remplies. Les injections à heures fixes.
Lucie voit ses amies se marier, voyager, bâtir des carrières. Elle, elle collectionne les annulations de sorties, les invitations déclinées. Sa maison est devenue un cocon où chaque instant est dicté par les besoins de sa mère.
« Comment pourrais-je la laisser ? », se demande-t-elle. Même pour quelques heures.
Elle est épuisée, le corps et l’esprit meurtris, mais la culpabilité l’empêche de s’autoriser le moindre répit.
Derrière Lucie, il y a tant d’autres visages : ceux de Laurent, de Paul, de toutes celles et ceux qui chaque jour font tenir ensemble leur vie professionnelle et leur vie d’aidant.
Laurent : le capitaine démuni
Laurent a cinquante ans. Manager aguerri, habitué à gérer des équipes, des budgets, des crises complexes. Puis son père a eu un AVC. Dépendant. Aphasique. Partiellement paralysé.
Le monde de Laurent, si ordonné, s’est effondré.
L’hôpital est devenu son deuxième bureau. Il passe des heures au chevet de son père, tentant de décrypter ses signaux. Chaque froncement de sourcil, chaque mouvement de main est scruté, analysé.
Laurent se sent démuni face aux termes médicaux abscons. Ses frères et sœurs lui laissent toute la charge. « Ils ont leur vie, ils ne peuvent pas comprendre », disent-ils.
Perdu, sans repères, il rêve d’un coordinateur, d’une personne ressource qui l’aiderait à naviguer dans ce système opaque. Un chef d’orchestre pour cette symphonie discordante de la dépendance. Mais il ne sait pas comment le trouver.
Paul : le veuf sentinelle
Paul a soixante ans. Sa femme Isabelle est atteinte d’un cancer du sein depuis plusieurs années, avec des périodes de rémissions. Son cancer s’est propagé au cerveau. Elle est maintenant en phase terminale suite à de multiples traitements qui ne font plus leur effet.
Chaque jour passé avec sa femme est un mélange poignant de joie et de tristesse. Joie d’être là pour elle. Tristesse de la voir s’éloigner un peu plus à chaque fois, emportée par la maladie qui dérobe, fragment par fragment, l’essence même de leur histoire commune.
Paul a appris à vivre avec la dégradation physique d’Isabelle. À interpréter les regards lucides et remplis de douleur comme des appels pour lui apporter du confort. Son amour n’a pas faibli, mais il a muté, devenant une présence silencieuse, une main chaude posée sur la sienne, un murmure répété mille fois pour l’apaiser.
Mais ces histoires ne disent pas seulement la fragilité, elles racontent aussi la créativité, la force de l’entraide et les nouvelles façons d’organiser le travail qui émergent sur le terrain.
II – Ce que disent les aidants
Ces histoires ne sont pas des exceptions. Elles trouvent un écho puissant dans les messages que nous recevons chaque jour sur Aidant Attitude.
Laissez-moi vous lire quelques-uns de ces témoignages. Ce sont leurs mots. Leurs voix.
L’épuisement
Une mère d’enfant autiste nous écrit :
« Mon fils déchire tous ses vêtements. Je n’en peux plus de passer mes journées à racheter et raccommoder. »
Un mari dont l’épouse souffre du syndrome de Lewy :
« Elle est devenue très violente, alors qu’avant elle était douce comme un agneau. Je ne la reconnais plus, et ça me brise le cœur. »
Une femme dont le mari est aveugle et parkinsonien :
« Mon cerveau est toujours en effervescence, jamais de pause. »
Cette effervescence permanente, c’est une prison mentale. Une incapacité à déconnecter, même un instant.
L’isolement
Et puis il y a la solitude. « On se sent très seul », nous dit-on simplement. Cinq mots qui résument des années d’abandon.
Renée, une aidante dont le témoignage m’a profondément marqué, écrit avec une amertume que je comprends :
« De conférences en conférences et autres réunions débats, colloques… le temps passe et rien n’avance ! Les aidants familiaux sont toujours sur la brèche et en grande difficulté familiale et sociétale, subissant divers préjudices physiques, moraux, affectifs, psychologiques et financiers, dans l’indifférence totale au bout du compte de tous les beaux parleurs sans effet. »
[Pause, regarder la salle]
Cette frustration face à l’inaction, nous la partageons. Cette colère, je la porte.
L’incompréhension
Des parents nous confient :
« Notre fille a perdu toute autonomie en quelques mois suite à un problème psychiatrique sévère. On nous dit qu’elle fait de la comédie. C’est ignoble, elle souffre tellement. »
Le jugement extérieur qui s’ajoute à la douleur. L’incompréhension des proches, parfois même des professionnels.
Ce qu’ils demandent
Alors, que veulent les aidants ? Patricia, une mère, résume leur attente :
« Il ne faut pas que les parents d’enfants handicapés passent leur temps à trouver des structures et des solutions. Un organisme devrait s’occuper de tout cela. »
Ce qu’ils demandent n’est pas de la compassion. C’est de la reconnaissance, de la coordination, de la cohérence.
III – Les avancées : ce que nous avons construit
Je ne suis pas venu vous dire que rien n’a changé. Ce serait injuste envers tous ceux qui se battent depuis des années.
Il y a quinze ans l’aidance ça vous parlait ? Que signifiait ce mot pour votre entreprise ?
Depuis quinze ans, Aidant Attitude s’est construit comme un lieu d’expérimentation et de dialogue, un espace où se rencontrent acteurs publics, entreprises, mutuelles et associations et nous avons obtenu des victoires.
Le congé de proche aidant existe désormais. Indemnisé. C’est un acquis majeur même si il reste très peu utilisé : en raison de sa faible indemnisation les salariés- aidant préfèrent les arrêts maladies.
La Journée nationale des aidants, chaque 6 octobre, met un coup de projecteur annuel sur notre cause.
Des entreprises pionnières ont commencé à intégrer l’aidance dans leurs politiques RH. L’Observatoire OCIRP Salariés aidants que vous publiez chaque année en témoigne : la prise de conscience progresse mais reste cependant insuffisante.
Notre conviction est simple : soutenir les aidants, c’est aussi améliorer la qualité du travail, la fidélisation et le sens donné aux métiers.
Les grands groupes de protection sociale ont créé des programmes d’accompagnement. Des plateformes d’écoute. Des solutions de répit.
Et puis il y a eu cette reconnaissance symbolique mais importante : le gouvernement a lancé la stratégie nationale « agir pour les aidants 2023-2027 »
[Pause, changer de ton]Mais – et ce « mais » est essentiel – ces avancées restent fragmentaires.
Elles sont des îlots de solidarité dans un océan de solitude.
Elles touchent quelques milliers d’aidants quand il faudrait en atteindre des millions.
Elles soulagent ponctuellement sans transformer durablement.
Ce qui me frappe le plus, après quinze ans : nous avons multiplié les initiatives sans créer de reliance.
IV – La reliance : le pouvoir de tisser les liens
Reliance. Ce mot, emprunté au sociologue Edgar Morin, désigne l’art de créer du lien là où règne la séparation.
La reliance, c’est quand une direction des ressources humaines, un manager et un collaborateur se mettent autour d’une table pour chercher, ensemble, comment rendre le travail possible autrement. C’est quand une mutuelle, une association et un employeur se parlent enfin le même langage.
C’est dans cette logique de reliance qu’Aidant Attitude agit : en créant des passerelles entre ceux qui décident, ceux qui accompagnent et ceux qui vivent ces réalités.
Que constatons-nous aujourd’hui ? Le monde sanitaire ignore le monde social. Le monde de l’entreprise ignore le monde du domicile. Le Code du travail ignore le Code de l’action sociale et des familles. Les aidants sont pris en étau entre des silos qui ne communiquent pas.
Mais il y a de l’espoir dans les témoignages que nous recevons.
Lucie a fini par solliciter ses amis. Cinq ou six d’entre eux ont mis en place un roulement informel. Cette chaîne de solidarité inattendue lui a offert la liberté de retrouver ses cours de danse le jeudi soir.
Laurent, en se rendant au CCAS de sa commune, a rencontré une assistante sociale à l’écoute qui l’a orienté vers une association de services à la personne. Une auxiliaire de vie est devenue sa « cheville ouvrière ».
Paul a trouvé un groupe de parole. Un espace sacré où il peut exprimer sa douleur sans avoir besoin de tout expliquer.
Les services à la personne : artisans de la reliance
La reliance, c’est aussi reconnaître le rôle essentiel des professionnels des services à la personne. Ces auxiliaires de vie, ces aides à domicile, ces accompagnants qui, chaque jour, tissent le lien entre l’aidant épuisé et la personne fragilisée.
Ils sont des milliers organismes en France – dont plus de 6 000 associations – à œuvrer dans l’ombre. Ils sont les artisans concrets de cette reliance que j’appelle de mes vœux.
Quand Laurent trouve enfin son auxiliaire de vie, il ne trouve pas seulement une aide pratique. Il trouve quelqu’un qui relie : qui fait le pont entre lui et son père, entre le médical et le quotidien, entre l’administratif et l’humain.
L’accompagnement de fin de vie : l’ultime reliance
Et puis il y a ce moment que beaucoup d’aidants redoutent et vivent dans une solitude absolue : l’accompagnement de fin de vie.
Paul, qui prend soins d’Isabelle chaque jour au domicile, sait que ce moment approche. Après des années d’accompagnement, il devra affronter le deuil. Et souvent, personne ne pense à lui, à ce qu’il deviendra, lui, l’aidant, quand l’aidance s’achèvera.
La reliance, c’est aussi ne pas laisser les aidants seuls face à la fin de vie de leur proche. C’est créer des passerelles vers les équipes de soins palliatifs, vers les psychologues du deuil, vers les groupes de parole pour ceux qui restent.
La reliance ne s’arrête pas quand l’aidance s’achève. Elle doit accompagner l’après.
Nous avons besoin à la fois de cadres qui reconnaissent et protègent, et d’initiatives qui explorent et inventent.
Les uns assurent la continuité, les autres ouvrent la voie. Ce n’est pas une opposition, c’est une complémentarité féconde.
Conclusion : l’appel des voix de l’ombre
Les aidants nous disent : « On se sent moins seul », « ça me donne du courage », « enfin quelqu’un qui comprend ».
Ces phrases reviennent inlassablement. Elles prouvent que la solidarité entre pairs est une force salvatrice.
Les aidants sont des sentinelles du quotidien. Leur résilience n’est pas infinie. Elle a besoin d’être nourrie par la force collective.
Nous serons tous, un jour, aidants ou aidés. C’est notre humanité commune. Alors créons cette reliance. Relions le monde de l’entreprise au monde du soin. Relions les services à la personne aux familles qui en ont besoin.
Relions l’accompagnement de vie à l’accompagnement de fin de vie. Relions les voix de l’ombre à la lumière qu’elles méritent.
C’est tout le sens de la dynamique engagée par Aidant Attitude : un espace commun où se rencontrent ceux qui pensent, ceux qui décident et ceux qui agissent, pour transformer les bonnes intentions en pratiques concrètes et durables.
La reliance, c’est notre manière de rappeler que la solidarité n’est pas une idée : c’est un mouvement.
Je vous remercie.
Jean-Manuel Kupiec, Directeur du LAB OCIRP Autonomie
Merci beaucoup à Pierre Denis pour cette intervention et pour son action.
Je voudrais rappeler que la notion de proche aidants est évidemment transverse : il existe des proches aidants de tous âges, des proches aidants actifs et d’autres qui sont inactifs et donc moins visibles. Et puis les situations sont très diverses, selon que l’on aide une personne âgée, une personne ou un enfant en situation de handicap ou encore une personne atteinte d’une maladie chronique. L’aidance peut exister tout au long de la vie et les réponses doivent être multiformes.
De la salle
Comment le fonds de dotation Aidant Attitude intervient-il concrètement ?
Pierre Denis, Président Fondateur du fonds de dotation Aidant Attitude

Il s’agit avant tout de dialogue et de conseil auprès notamment de DRH, de chefs d’entreprise. Souvent, l’impulsion vient des décideurs, qui souhaitent engager une dynamique dans l’entreprise. L’idée est d’accompagner les entreprises dans le domaine de l’aidance et d’abord de leur faire prendre conscience de ce que c’est que d’être proche aidant dans l’entreprise. Beaucoup de responsables des ressources humaines souhaitent faire des choses maos ne connaissent pas assez le sujet, faute d’avoir vécu une expérience d’aidant.
Notre mission est donc de donner des repères pour permettre d’avancer. C’est aussi de révéler des innovations. C’est pourquoi Aidant Attitude travaille avec de nombreux partenaires : groupes de protection sociale, mais aussi start-up, entrepreneurs.
De la salle
Merci beaucoup pour ces très beaux témoignages. Vous avez évoqué la nécessité de sortir des tuyaux d’orgue à la française. Comment tout aidant peut-il trouver localement le réseau qui permet de répondre aux besoins des aidants. Je suis président d’ADELIS – Alliance pour le Développement d’Ecosystèmes Locaux Interactifs de Solidarité (https://www.adelis.org/). Nous avons un très beau modèle qui est actuellement expérimenté près de Roanne, en milieu rural. Nous essayons de le développer ailleurs. Pour y parvenir, nous avons besoin de partenaires car nous n’y arriverons pas seuls. Il s’agit de développer des écosystèmes locaux de façon à ce que toute personne qui s’adresse à une des structures du réseau soit si nécessaire redirigée vers le membre du réseau qui constitue l’interlocuteur adéquat.
Jean-Manuel Kupiec, Directeur du LAB OCIRP Autonomie
Une réponse à cette problématique est le dispositif Aglaée développé par l’OCIRP. Aglaée est une plateforme qui permet, dans les territoires, d’accéder aux droits et aux services locaux et d’organiser la coordination au service des personnes vulnérables. Elle est ouverte notamment aux collectivités territoriales, aux branches professionnelles.
Pierre Denis
J’ajoute que la proximité est une dimension essentielle, notamment en milieu rural, lorsque l’on est isolé.
La formation « Accompagner les salariés aidants »
Elodie Marchat, Directrice de l’Institut 4.10

Découvrir la vidéo de présentation :

La formation « Accompagner les salariés aidants », conçue par l’Institut 4.10 et l’OCIRP, propose à tous les acteurs de l’entreprise un accompagnement adapté pour prendre en compte la situation des salariés aidants. Il s’agit de sensibiliser et former les acteurs essentiels au développement d’une politique d’aidance en entreprise.
La formation se décline en 4 modules, selon les publics concernés :
– Formation des services RH et directions – Faire du soutien aux salariés aidants un levier de performance sociale. Un benchmark des meilleures actions et des meilleurs accords de branche ou d’entreprise. Définir les enjeux, les dispositifs juridiques, agir efficacement dans le cadre d’une entreprise engageante et performante.
– Formation des managers – Proches aidants : les clés pour les managers. Détecter les signaux faibles et dialoguer avec bienveillance. Le manager doit apprendre à repérer la surcharge mentale, connaître les aides existantes. Cas pratique, mis en situation. Adapter son management, être force de proposition pour mettre en place un accompagnement adapté, orienter vers les RH ou le référent aidant.
– Formation des salariés aidants ou potentiels aidants – Informer, partager, agir : la place des salariés aidants en entreprise. Dans une démarche QVCT, définir la notion de salarié aidant, proposer un autodiagnostic, briser l’isolement, éviter l’épuisement, libérer la parole, identifier les droits, aides et ressources. Trouver les solutions concrètes pour concilier vie professionnelle et situation d’aidance.
– Formation des négociateurs de branche et d’entreprise – Dialogue social et aidance : préparer les accords de demain. Outiller les partenaires sociaux grâce à la veille active sur les accords collectifs réalisée par l’Institut 4.10. Enjeux sociétaux. Clés d’entrée thématiques sur le contenu d’un accord particulier.
« Dans la peau de Laëtitia, salariée aidante : d’un rôle à l’autre – Reconnaître les salariés aidants ».
Expérience immersive en réalité virtuelle (avec casque VR) dans le quotidien de Laëtitia, au travail et dans sa sphère privée (module intégrable à la formation, réalisé en partenariat avec Reverto). Pour tous les publics, la réalité virtuelle à 360° favorise l’identification, l’empathie et l’appropriation du quotidien. Il s’agit d’un court-métrage de 17 minutes, dont le scénario a été écrit par les collaborateurs de l’Institut 4.10 avec un conseil scientifique, tourné sans recours à l’IA. Le film décrit des situations de vies telles que celles que Pierre Denis vient d’évoquer. Il contient également des quizz sur le sujet de l’aidance. Le court-métrage, en suivant Laëtitia, salarié aidante de son père victime d’un AVC, permet à la formation d’entrer efficacement dans le vif du sujet : comment tombe-t-ton dans la situation d’aidance? Quelle conciliation vie privée/vie professionnelle ? Les relations avec les collègues, le manager ? Comment on déclare ou non sa situation ? Le court-métrage a été tourné à l’hôpital des Hospices Civils de Lyon, à la CARSAT Rhône-Alpes et à domicile dans une situation de télétravail. La charge mentale à domicile fait écho aux analyses développées précédemment par Nathalie Chusseau.
Alors que nous fêtons les 80 ans de la Sécurité Sociale, cette formation de l’Institut 4.10, élaborée avec l’OCIRP, a été récompensée en 2025 par les Trophées de l’Assurance, les Trophées SilverEco et les Trophées de l’Engagement.
De la salle
J’ai vu le court-métrage en réalité virtuelle et je tiens à saluer la qualité de ce travail. Si l’on est soi-même aidant, le visionnage provoque l’auto-identification. C’est très formateur pour tous les publics. Par ailleurs, il me semble que les premiers à former sont les membres des CODIR.
Avec ne serait-ce que deux heures de formation dans le prolongement du visionnage du court-métrage, les CODIR disposent d’un module très efficace de 2 heures et demie qui leur permet de s’engager en connaissance de cause, au-delà de leurs expériences personnelles, auprès de leurs collaborateurs.
Jean-Manuel Kupiec, Directeur du LAB OCIRP Autonomie
Merci pour votre témoignage. Il s’agit en effet d’associer sensibilisation et formation.
De la salle
Comment se fait le contact avec les entreprises ?
Elodie Marchat, Directrice de l’Institut 4.10
En contactant l’OCIRP (Jean-Manuel Kupiec : kupiec@ocirp.fr) ou l’Institut 4.10 (contactclient@institutquatredix.fr – 0805 420 410) pour élaborer, avec l’OCIRP, un cahier des charges et une réponse adaptée aux problématiques de l’entreprise. La formation peut être réalisée en présentiel et à distance.
Je tiens à remercier notre collaborateur Arnaud Colin, consultant et formateur à l’Institut 4.10 en Droit du travail, RH et Management, véritable cheville ouvrière de cette formation.

Arnaud Colin, consultant et formateur à l’Institut 4.10
Il faut insister sur le fait qu’il s’agit d’une formation sur-mesure, adaptée aux réalités professionnelles de la branche ou de l’entreprise. Nous maîtrisons le contenu d’une cinquantaine d’accords existants (et leur nombre augmente). Par exemple, si le client est un acteur du secteur de l’assurance, la formation prend en compte la convention collective nationale des sociétés d’assurances. C’est une offre à la carte, qui peut aussi intégrer les accords en vigueur dans d’autres branches ou d’autres entreprises.
