Session du LAB OCIRP Autonomie, le 19 mai 2026. Avec Romain Jubert, Directeur éditorial du magazine Vieux, Bertrand Quentin, philosophe, Coline Guenel, cofondatrice de Colette et Jean-Manuel Kupiec, Directeur du LAB OCIRP Autonomie.

Introduction de Jean-Manuel KUPIEC, Directeur du LAB OCIRP Autonomie

« La vieillesse peut être un accomplissement passionnant. A condition bien sûr d’avoir les moyens de son autonomie : c’est l’engagement de l’OCIRP. »

Bonjour et bienvenue à toutes et à tous, quel que soit votre âge.

Notre LAB d’aujourd’hui a pour thème : « Vieux », et alors ? Nous explorons ensemble aujourd’hui une vision dédramatisée, décomplexée et plus positive de la vieillesse.

A l’OCIRP, nous pensons qu’il ne faut pas avoir honte d’être vieux, car c’est de plus en plus répandu : on est vieux au travail de plus en plus jeune et l’espérance de vie augmente. En France, plus du tiers de la population aura + de 60 ans en 2050.

Mais j’y pense : qu’est-ce que c’est que cette barrière arbitraire des 60 ans ?

Ne pas avoir honte d’être vieux, c’est ne pas avoir honte d’être soi-même. Il faut peut-être afficher sa fierté d’être vieux en organisant la GREY PRIDE ! En attendant cet événement, pour sortir du déni de la vieillesse, du jeunisme, de l’âgisme, le LAB OCIRP vous propose d’aborder :

d’autres manières de penser la vieillesse avec le philosophe Bertrand Quentin, auteur de nombreux ouvrages sur l’éthique, la philosophie du handicap et très récemment de Philosophie de la vieillesse (Éditions Kimé, 2026), un ouvrage remarquable et remarqué, qui multiplie les points de vue sur la vieillesse – Bertrand Quentin est encore jeune et nous parle de la vieillesse : cela change un peu des vieux qui généralisent sur les jeunes !

d’autres manières de parler de la vieillesse avec Romain Jubert, directeur éditorial du magazine Vieux – le magazine qu’on finira tous par lire – qu’il a lancé en 2024 avec Antoine de Caunes ;

d’autres manières de vivre la vieillesse avec Coline Guenel, co-fondatrice de Colette, start-up spécialisée dans la cohabitation intergénérationnelle.

Merci à nos intervenants d’être présents et bienvenue à bord. Vous verrez, la vieillesse n’est pas forcément un naufrage. Elle peut être au contraire un cheminement passionnant.

A condition bien sûr d’avoir les moyens de son Autonomie : c’est l’engagement de l’OCIRP, qui aide à relever les défis de la vie autonome quelles que soient les difficultés et les épreuves : entrée dans le grand âge, aidance, orphelinage, veuvage, handicap, maladies redoutées, isolement.

Parler autrement de la vieillesse : le magazine Vieux

« Le titre « Vieux » est un pied de nez à tous les clichés. »

Jean-Manuel KUPIEC, Directeur du LAB OCIRP Autonomie

Romain Jubert, pourquoi avez-vous lancé ce magazine ?

Romain JUBERT, Directeur éditorial du magazine Vieux 

J’ai lancé ce magazine avec mon ami Antoine de Caunes, après avoir constaté que les maisons de la presse proposaient des magazines pour les vieux d’élevage mais pas pour les vieux sauvages.

Il y a encore peu de temps, il n’était pas si facile de prononcer le mot « vieux », que nous utilisons sans cesse ce matin et qui semble entrer dans les usages. Lorsque j’ai présenté le projet à Antoine de Caunes, puis au graphiste en charge de la création de la couverture, ce n’était pas évident.

Le projet Vieux a plusieurs années à voir le jour. CMI, qui édite aussi le magazine Elle, nous a suivis. Prévu à 30 000, le premier numéro a été tiré à 115 000 exemplaires (95 000 exemplaires vendus). C’est un résultat incroyable. Nous nous maintenons à ce niveau de diffusion.

Une communauté s’est créée autour du magazine : des proches aidants, des gens plus âgés, des gens de la génération Canal, qui apprécient notre manière d’aborder la culture, avec des personnalités comme Patrice Leconte. Nous travaillons avec des associations comme le CNaV – Conseil National autoproclamé de la Vieillesse ou Grey Pride. Des philosophes comme Bertrand Quentin, qui contribue au prochain numéro de Vieux à paraître le 11 juin prochain. Dans ce numéro, nous accueillerons Jacques Dutronc qui, en pleine mer et une paille dans la bouche, nous expliquera que « le sport, c’est pas la mer à boire ».

L’aventure se poursuit. A partir du 15 janvier 2027, nous organisons un Festival à La Villette : un salon dans la journée, avec du sport, des conférences, des surprises, avec notamment la collaboration de la société Colette et des concerts en soirée.

Jean-Manuel KUPIEC

Au fond, qu’est-ce qu’un vieux ? Il y a vieux et vieux ?

Romain JUBERT

Pour nous, le titre « Vieux », c’est un pied de nez à tous les clichés que charrie ce mot. Nous avons pris le parti d’assumer l’âge de manière joyeuse. Comment ? En étant toujours dans le projet, en cultivant l’envie de faire des choses.

En 2023, je rédigeais un ouvrage avec Brice Lalonde, ancien ministre, qui a beaucoup fait pour l’écologie en France. Je me suis dit qu’il serait dommage de perdre la richesse de pensée, la vision du monde de personnes comme lui.

Pour moi, on est vieux quand on n’a plus de projet. Le magazine prend le contre-pied, en mettant en avant des projets, du dynamisme, de la joie, avec Antoine de Caunes, 72 ans, comme ambassadeur.

https://cmifrance.com/marques/vieux

Jean-Manuel KUPIEC

Merci Romain Jubert. Retenons qu’il est important de cultiver une activité, une passion, quelle qu’elle soit, en particulier après le passage à la retraite.

Penser autrement la vieillesse : Philosophie de la vieillesse, par Bertrand Quentin, ouvrage paru aux Editions Kimé (2026)

Bertrand QUENTIN, philosophe, auteur de Philosophie de la vieillesse (Kimé, 2026).

Intituler un livre Philosophie de la vieillesse n’est pas a priori très porteur. Pourtant, je me félicite du succès rencontré par l’ouvrage et des bons échos qu’il recueille dans la presse.

La philosophie peut rebuter le public et les philosophes, parfois adeptes d’un jargon obscur, ont leur part de responsabilité. Pour ma part, je pense que les philosophes ne doivent pas être des boulangers qui vendraient du pain à d’autres boulangers, selon le mot de Günther Anders, le premier mari d’Annah Arendt. La philosophie peut être claire pour tous, au-delà des spécialistes.

Parler de la vieillesse peut aussi sembler un handicap, le sujet pouvant être perçu comme déprimant. J’ai essayé de montrer dans ce livre que la vieillesse était loin d’être déprimante. En effet, tout le monde n’a pas la chance d’atteindre la vieillesse. Je garde le souvenir d’une camarade, quand je commençais mes études à Jouy-en-Josas, qui a été fauchée par une voiture à l’âge de 20 ans ; Je pense qu’elle aurait bien aimé arriver du côté de la vieillesse.

Georges Abraham, psychanalyste arrivant à un âge avancé, disait : « Je me sens comme quelqu’un qu’on a essayé d’escroquer en lui faisant croire qu’il n’y a que des inconvénients à devenir vieux. »

La vieillesse existe-elle ?

Bertrand QUENTIN

Pour le sens commun, cela ne fait pas de doute. Dans la rue, on voit des personnes aux cheveux blancs, avec des rides.

Mais cette question renvoie à une interrogation plus précise : y a-t-il un moment, un critère précis et objectif, qui permettent dire que l’on a franchi le seuil de la vieillesse ?

On est toujours le vieux de quelqu’un. Je connais un garçon de six ans qui m’a dit : « Je suis encore jeune, je n’ai pas encore vingt ans. » Et si l’on arrive en EHPAD à l’âge de soixante-dix ans, on est considéré comme jeune.

La vieillesse, un fait biologique ?

Il faut aussi s’interroger sur cette évidence selon laquelle la vieillesse serait un fait biologique.

L’énigme du Sphinx posée à Œdipe évoquait un être qui repose sur quatre jambes le matin, sur deux jambes dans la journée et sur trois jambes le soir : il s’agit de l’être humain : bébé là quatre pattes le matin, puis homme ou femme mûre et enfin le vieillard avec sa canne.

Hippocrate et Aristote évoquent le thème des quatre saisons de la vie.

La condition humaine aurait ainsi des limites objectives naturelles. Les critères biologiques peuvent avoir leur objectivité : les processus cutanés de régénérescence s’affaiblissent, une lassitude devant les événements de la vie peut apparaître.

Le marketing, en segmente abondamment les différentes catégories de seniors (les « actifs » de 65 à 75 ans, les « fragilisés » de 75 à 85 ans et les « dépendants » après 85 ans). Mais les personnes réelles ne sont jamais des segments de marché ni des moyennes.

Pierre Bourdieu a eu cette formule en 1978 : « l’âge est une donnée biologique socialement manipulée et manipulable ».

Une définition biologisante de la vieillesse ne tient pas dans le détail. On peut bien sûr être très actif à 90 ans et être alité à 70 ans. On n’aurait donc pas tant que ça l’âge de ses artères. Les facteurs sociaux et donc les inégalités sociales interviennent, avec des vies qui usent les corps et des conditions d’existence qui les préservent davantage.

La vieillesse, une construction sociale ?

Passons donc à une autre hypothèse : celle d’une vieillesse normée socialement. L’âge se manifesterait différemment selon les individus, en raison d’inégalités sociales, faisant mentir la biologie. Le cadre social (lieu de résidence, le statut professionnel- salarié, travailleur indépendant, fonctionnaire), modifie notre santé corporelle. Le cadre psychologique est également un facteur important : un métier qui nous assomme nous fait perdre dix années de vie biologique. Des événements psychologiques personnels heureux nous font « rajeunir ».

Certes, le psychologique et le social ne suffisent pas à déréaliser le biologique, mais ils ont un retentissement qui invalide l’approche purement scientiste selon laquelle l’âge n’est qu’une donnée biologique – si l’on entend par âge la manière dont un individu se ressent et est ressenti comme se plaçant dans une succession générationnelle.

L’âge est donc une donnée bio-psycho-sociale, chacune de ces composantes ayant son influence et produisant un destin singulier dans l’expérimentation de l’avancée en âge.

Contre l’idée d’une naturalité de la vieillesse, on peut aussi souligner qu’il existe des sociétés dans lesquelles la vieillesse n’existe pas. Dans ses travaux sur les Cuivas de Colombie, l’anthropologue québécois Bernard Arcand indique que, parmi de peuple, les gens âgés ne forment pas une catégorie sociale identifiable pouvant être distinguée du reste de la société. La société Cuiva distingue les hommes, les femmes et les enfants mais ne crée pas d’âge de la vieillesse, d’espaces ou d’activités dédiés aux plus âgés. Arcand nous rappelle qu’au-delà des processus biologiques, la constitution ou la négation d’un âge de la vieillesse et d’un groupe humain spécifique qui serait « les vieux » est une création culturelle, qui a du sens dans la culture considérée. Un Quiva même biologiquement âgé est considéré comme un adulte parmi les autres jusqu’à la fin de sa vie et est pleinement intégré à la société.

Découpage par âge et réglementation

Pour revenir à notre société, l’historien et politologue René Rémond, historien et politologue français, nous a révélé les fondements de nos pratiques de découpage. Depuis environ trois cents ans, la société française a fait de la division par âge le régulateur de la distribution des individus et un principe majeur de réglementation des activités de toute nature. Les classes d’âge ne seraient pas un produit d’une réalité biologique objective, mais l’effet répété des réglementations sociales qui marqueraient nos cultures de l’âge. Cela provoque un effet de naturalisation des classes d’âge, bien que celles-ci n’aient rien de naturel.

La sociologue Annick Percheron ajoute que l’exercice par l’Etat de ses fonctions fondamentales d’instituteur du social, de réducteur des incertitudes ou de régulateur de l’économie a partout conduit celui-ci à gouverner et à réglementer les âges. Au travers des politiques de la famille, de l’éducation, de la protection sociale et de la santé, de la mise en oeuvre des systèmes de retraite et de pré-retraite, les pouvoirs publics ont régi la prime enfance, la jeunesse, le troisième, le quatrième âge.

Le social nous paraît donc construire l’idée de vieillesse, avec en particulier l’officialisation d’un âge de la retraite. Remarquons au passage que certaines sociétés dans le monde n’ont pas connu la notion de retraite.

La vieillesse, un fait psychologique ?

Un certain nombre de seuils pourraient relever d’une objectivité sociale : l’arrêt du travail, la retraite, l’incapacité définitive consécutive à une chute, seuils physiques etc. Mais un segment de vie ne signifie pas la même chose selon les individus. Chacun d’entre nous connaît les étapes importantes de sa propre vie : telle rencontre, tel décès, tel changement de carrière, la naissance d’un enfant. Il s’agit de segments de vie singuliers qui auront véritablement du sens dans le récit de sa vie que fera un individu.

Même si l’on déplore les méfaits de l’avancée en âge, John Stuart Mill, philosophe du XIXème siècle, dira que si l’amour et l’amitiés sont toujours là, ainsi que l’intérêt pour le genre humain, la vie intéresse aussi vivement à la veille de la mort que dans la pleine vigueur de la jeunesse et de la santé. Pour lui, il n’y a pas d’affaiblissement de l’envie de vivre. La vie est intéressante, ce n’est pas un fardeau. Il n’existe pas de lassitude avec les temps. La vieillesse continue à faire de la vie quelque-chose d’intéressant, jusqu’au bout.

Certes, la force physique croît puis décline, des rides apparaissent mais l’individu peut se représenter intérieurement des périodes de sa vie de manière différente de ce que la biologique présente extérieurement.

L’empathie égocentrée

A ce propos, j’ai développé le concept d’empathie égocentrée dans mes ouvrages sur le handicap : La philosophie face au handicap, Les invalidés.

C’est notre tendance à nous mettre à la place de la personne handicapée qui est en face de nous en partant de notre vécu personnel. Par exemple, si cette personne est privée de ses deux gras, nous serons saisis d’effroi en imaginant tout ce que nous ne pourrions pas faire sans nos bras. Ce faisant, on peut tout à fait se tromper sur ce qui est vécu par la personne en situation de handicap. Cette personne peut être dépourvue de bras depuis sa naissance et avoir malgré tout développé une vie qui lui plaît. Nous avons tendance à faire du handicap le synonyme du malheur.

Ce concept s’applique aussi aux personnes âgées. Lorsque nous voyons une personne âgée qui marche difficilement, nous pouvons en concevoir une vision déficitaire de la vieillesse. L’erreur logique – le paralogisme – est de se contenter de penser l’humain comme un être biologique. Or dans la tête de la personne qui marche difficilement, c’est peut-être la fête, en raison la perspective de la visite de sa petite fille. Entre l’image extérieure et le vécu intérieur d’un individu, la différence peut être radicale.

La vieillesse, continuité ou métamorphose ?

Enfin, si l’on peut penser la vieillesse comme une continuité de la vie – au-delà des seuils – on pourrait aussi envisager que la vieillesse est un autre moment de l’existence. C’est une idée que Christiane Singer a beaucoup creusée dans son ouvrage. Les âges de la vie. Pour l’auteure, l’erreur Simone de Beauvoir – dans son livre La vieillesse – est d’envisager la vie humaine comme homogène, continuée, sur un mode hédoniste. Pour Christiane Singer, la personne âgée peut tout à fait agir, s’engager ou poursuivre son œuvre, mais ne peut le faire dans une perspective en tout point identique à celle de l’âge adulte. Car le lieu où elle se situe est désormais un autre. El l’assimilant au lieu adulte, Simone de Beauvoir commettrait une violence semblable à celle qui aujourd’hui nous fait arracher trop tôt l’enfance à la découverte sensuelle du monde. Cette violence naît de la méconnaissance des rythmes humains. Pour elle il faut prendre acte du fait qu’il y ait différents âges de la vie, admettre l’idée de métamorphose de l’homme durant sa vie. Si la vieillesse a un droit à revendiquer, ce n’est pas celui qui lui garantirait les mêmes actions, les mêmes plaisirs, les mêmes responsabilités ou la même sexualité qu’à l’âge adulte, mais bien le droit inaliénable à la transformation. Ce nouvel âge apporterait des fruits nouveaux et différents.

Une boule à facettes

Il ne faut probablement pas opposer les deux thèses – celle d’une sorte d’hédonisme continué (Simone de Beauvoir) et celle d’une métamorphose avec l’âge (Christiane Singer) – mais penser la vieillesse avec plusieurs angles. C’est cette démarche, que j’appelle le polythéisme méthodologique, que j’essaie de développer en faisant de la philosophie de la vieillesse une boule à facettes, mêlant plusieurs disciplines, plusieurs approches – plutôt que quelque-chose d’unilatéral.

La maladie d’Alzheimer comme épouvantail du vieillissement

Bertrand QUENTIN

La maladie d’Alzheimer a bien entendu une réalité incontestable. Elle touche de nombreuses personnes et affecte leurs proches. Ce que j’observe et que je développe longuement dans mon livre, c’est l’invention d’une terreur collective, en particulier en France dans les années 2000.

La démence sénile est connue depuis l’Antiquité. Juvénal, au IIème siècle après JC, évoque la dementia, dans laquelle le vieil homme ne reconnaît ni les noms de ses serviteurs ni le visage de l’ami avec qui il a dîné la veille, ni ses enfants et interdit par testament à ses héritiers d’être les siens.

Lorsqu’ en1906 le médecin allemand Aloïs Alzheimer, qui travaillait en psychiatrie, a décrit la maladie à laquelle on a donné son nom, il évoquait une maladie qui se déclare relativement tôt (autour de 50 ans), accélérée, avec des symptômes excessifs : perte totale du langage dans un temps court, par exemple. Il distinguait cette affection de la démence sénile, plus répandue et moins effrayante.

Dans les années 70, la gériatrie nord-américaine a décidé de regrouper sous le terme « maladie d’Alzheimer » toutes les pathologies neuro-dégénératives, y compris la démence sénile. On a ainsi regroupé des pathologies, créant un package devenant une des maladies les plus importantes. Les auteurs à l’origine de ce regroupement ont eux-mêmes reconnu qu’il s’agissait d’une manière de recueillir davantage de fonds pour la recherche.

« Une maladie effrayante à la une des magazines »

L’obsession de l’époque était tournée vers le curatif : trouver un médicament contre la maladie d’Alzheimer. Dans mon ouvrage, j’explique que cette obsession pour le curatif empêche d’être attentif à la personne en tant que sujet, avec ses déficiences mais aussi ses sources de satisfaction. Dans les années 2000, on a brandi une maladie effrayante à la une de magazines. Des millions de malade allaient déferler sur nous. Il y avait quelque chose de très inquiétant. Susan Sontag disait qu’une société a toujours besoin d’une maladie qui est sa focalisation primaire : au XXème siècle, la tuberculose, le cancer, le sida, Alzheimer ; au XXIème siècle, le COVID. Peut-être l’IA est-elle à présent devenue la nouvelle terreur.

Je pense qu’il faudrait gagner en simplicité sur la maladie d’Alzheimer. La déontologie sémantique, pour les journalistes et les chercheurs en éthique et en sciences humaines, implique de résister à la séduction du langage métaphorique, d’apaiser l’imagination au lieu de la stimuler. Eviter le lyrisme, se garder de faire de la maladie d’Alzheimer le « paradigme de la vulnérabilité » qui « frappe au cœur de l’humanité. » Il faut aussi se garder de citer des chiffres aussi approximatifs qu’excessifs concernant sa prévalence, éviter d’en donner une image uniformément tragique et doloriste ou de raviver sans cesse les vieilles métaphores militaires de la progression à bas bruit et de la mobilisation générale. Tous les moyens ne sont pas bons pour vendre du papier ou collecter des fonds pour la recherche.

Jean-Manuel KUPIEC

Juste une remarque sur ce sujet qui, comme vous l’expliquez, fait peur à beaucoup de monde. Pour préparer le prochain LAB OCIRP, nous avons travaillé sur le Village Landais Alzheimer Henri Emmanuelli. Dans cet établissement pionnier, la médication est limitée, le lien social et la qualité de vie sont privilégiés. C’est une illustration de l’écologie du soin, chère à Marie-Anne Montchamp, Directrice générale de l’OCIRP. L’idée est de mettre la personne, son environnement, au centre.

Ma troisième question, Bertrand Quentin, a trait au dernier chapitre de votre ouvrage, qui ouvre des perspectives très intéressantes. Au-delà du déclin physique ou psychique, la vieillesse pourrait-elle être l’occasion d’une introspection, d’un retour sur son parcours. Un rendez-vous avec soi-même, avec l’authenticité, avec notre caractère profond ? La vieillesse peut-elle être un accomplissement ?

La vieillesse comme accomplissement ?

Bertrand QUENTIN

Selon la théorie nord-américaine des années soixante du désengagement (Elaine Cumming et William Earle Henry), l’individu vieillissant se désengagerait progressivement avec l’âge de toutes ses activités.

Le regard sociologique

La sociologie française s’est opposée à cette vision en 1988, avec le concept – très mal nommé et source de contre-sens – de déprise. Le sociologue Vincent Caradec, après l’avoir beaucoup travaillée, a pris ces distances avec la déprise, pour privilégier l’idée de maintien de prise sur le monde. Il s’agit en réalité d’insister sur les stratégies d’activité, les reconversions opérées par les personnes âgées.

Certes, la personne qui prend de l’âge abandonne certaines activités, des proches disparaissent, mai des activités sont maintenues, reprises ou commencées. De nouvelles relations peuvent être nouées, des espaces de familiarité avec le monde sont préservés.

Une épreuve sociale cruciale est celle du maintien de l’estime de soi. Le sentiment de sa propre valeur peut s’appliquer à des réalisations simples de la vie quotidienne, comme l’entretien de la maison, la capacité à monter à l’étage plusieurs fois par jour, même si ces réalisations peuvent sembler bien modestes à un regard extérieur. Le jugement que les personnes portent sur elles-mêmes se forge aussi à travers la comparaison qu’elles établissent avec des gens du même âge.

Pouvoir agir su le monde, c’est bénéficier de ce que Vincent Caradec appelle des « opportunités d’engagement ». Ces opportunités permettent à la personne âgée de continuer à participer à la vie sociale et à asseoir son identité encore en partie dans le présent. Ces activités permettent à la personne âgée de ne pas se sentir trop en décalage avec le monde. On sait que notre rapport au monde est sans cesse menacé d’être frappé d’étrangeté. Le monde actuel, en transformation rapide, tend à devenir plus étranger à ceux qui vieillissent. Il est possible de développer des espaces de familiarité. A titre d’exemple, de nombreuses personnes âgées se sont familiarisées avec les pratiques numériques (internet, podcasts, YouTube).

Le regard psychologique

« L’âge de confirmation d’une personnalité »

James Hillman, psychologie nord-américain de la fin du XXème siècle, revendique la vieillesse comme l’âge de confirmation d’une personnalité.

Il récuse l’idée que les vieux seraient produits artificiellement par notre civilisation grâce à la science et aux services sociaux qui les maintiendraient en vie, attardés, momies vivantes dans une zone crépusculaire. Certes, l’artifice humain aide à prolonger la vie, mais l’âge avancé n’est pas un résultat absurde et vicieux. C’est bien un accomplissement qu’il nous faut acter et valoriser. Les dernières années d’un être humain confirment et accomplissent son caractère, sa personnalité.

En vieillissant, nous nous affirmons comme un personnage, une personnalité dans la famille, plus puissants que les catégories sociologiques comme le métier, l’âge, le sexe, le revenu, la religion, la nationalité, le QI. Le caractère s’accomplit avec l’âge et donne une profondeur à chaque individu.

Pour James Hillman, il faut se retirer du processus biologique, nécessairement dévalorisant pour la vieillesse et la considérer comme une structure, proche de la métamorphose qu’évoque Christiane Singer. Il faut se demander ce qui préserve le caractère et l’aide à mûrir, plutôt que de chercher une prolongation de l’âge adulte à tout prix.

Avec la vieillesse, nous pouvons faire des découvertes, rendre ce que nous avons reçu, aider les autres, participer à des associations d’entraide. Avec la gratitude, un thème dominant de l’avancée en âge peut être la restitution. La société occidentale a tendance à privilégier la performance, l’activisme. La jeunesse a tendance à coloniser le grand âge avec des valeurs qui ne lui correspondent pas.

La principale pathologie de la vieillesse, c’est l’idée que nous nous en faisons. Avec un référentiel de jugement souvent fixé sur notre propre jeunesse ou sur une culture ambiante aveuglée qui magnifie l’activisme.

« Les personnes âgées sont des gérontonautes »

Dans La République de Platon, le vieux Céphale parle au jeune Socrate et celui-ci dit qu’il a envie d’écouter quelqu’un qui s’est engagé sur un chemin que nous devrons tous parcourir un jour. C’est la métaphore du chemin parcouru. Le vieillard est le vainqueur d’un marathon que tous n’arriveront pas à conclure. Plutôt que de penser le vieux comme proche de la mort, il faudrait le penser comme celui qui est endurant, qui est encore.

Pour Georges Abraham, les gens porteurs de longévité sont des gérontonautes (voyageur dans le temps), des explorateurs du grand âge. Les jeunes ne les verraient plus comme des êtres affaiblis et ayant nécessairement besoin d’aide mais plutôt comme des gens extraordinairement forts et solides, susceptibles de nous enseigner comment conquérir non pas l’espace, mais le temps.

« Le merveilleux livre de Lídia Jorge sur sa mère »

A propos de son merveilleux ouvrage Misericordia, dans lequel elle évoque la fin de vie de sa mère dans un EHPAD, Lídia Jorgedisait : « Les personnes âgées apparaissent comme des sujets devant lesquels on doit fuir, comme s’il s’agissait d’une autre humanité. Pourtant c’est nous-mêmes, mais dans une autre condition. Ce dont j’ai fait l’expérience, c’est que pendant cette période de la vie, la vie ne s’amoindrit pas, elle augmente. Tout ce que j’imaginais est faux. J’ai vu des gens qui gardaient le sens de l’humour, l’espoir et qui se demandaient à quoi servait leur vie.

« J’ai voulu écrire sur ma mère, sur son désir de résister, sa capacité de rester curieuse. C’est simplement un hommage à la joie de vivre qu’on peut avoir jusqu’à la fin. Quand on me dit : « Vous avez écrit sur une vieille femme », je dis non, ce n’est pas ça. J’ai écrit sur une femme qui est capable de maintenir présente la jeunesse, de vivre la vie des autres. »

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Vivre autrement la vieillesse : la cohabitation intergénérationnelle avec Coline Guenel, co-fondatrice de Colette

« Un jeune peut tout casser, même la routine »

Jean-Manuel KUPIEC

Coline Guenel, merci d’avoir accepté notre invitation. L’un de vos messages de votre entreprise, Colette, est très parlant : « Un jeune peut tout casser, même la routine ! ».

Nous avons parlé de l’importance de maintenir ou de développer des activités et du lien social avec l’âge, pour éviter le retrait, l’isolement. Quels sont les bienfaits de la cohabitation intergénérationnelle ?

Coline GUENEL, co-fondatrice de Colette

Colette est un club multi-services pour accompagner les « vieux » à mieux vieillir. Nous proposons notamment un service de cohabitation intergénérationnelle. Il s’agit de faire vivre en colocation des jeunes et des moins jeunes. Colette en est à 250 jeunes hébergés.

Je suis psychomotricienne de formation et j’ai grandi dans une famille plusieurs générations cohabitaient. J’ai été frappée par le manque d’initiatives en faveur du bien vieillir.

Le message qu’a évoqué Jean-Manuel Kupiec a été utilisé pour une campagne de publicité dans le Métro. Il vise à faire tomber les préjugés qui pèsent sur la cohabitation intergénérationnelle.

Au lancement de Colette, nous avons cherché à comprendre les freins qui empêchaient les plus de soixante ans de louer leur chambre inoccupée à un jeune. En Ile-de-France, il y a plus de 100 000 chambres inoccupées chez les plus de 60 ans. Nous avons constaté l’importance des préjugés, des craintes parfois irrationnelles : le jeune ne risque-t-il pas de brûler mon canapé ?

En réalité, la cohabitation permet de belles rencontres, du lien social. En vieillissant, il faut bien s’alimenter, avoir des activités physiques, mais surtout des relations sociales. J’aime bien cette statistique selon laquelle que le manque de relations sociales équivaut à fumer un paquet de cigarettes par jour.

Les réticences devant la cohabitation intergénérationnelle sont liées à la difficulté de trouver des jeunes de confiance, aux démarches administratives et fiscales et à la crainte que la cohabitation se passe mal.

Colette propose un service qui accompagne de A à Z les binômes intergénérationnels.

Le lien entre les générations dans la cohabitation peut sauver des vies. J’aime bien citer l’exemple de Catherine, quatre-vingts ans, qui habite à Levallois. Catherine avait réussi à perdre du poids et quand son médecin lui a demandé comment elle avait fait, elle lui a répondu : « J’ai rencontré quelqu’une. » Et ce quelqu’un, c’était Colette. Depuis quelques mois, Catherine accueillait une jeune femme dans sa seconde chambre. Sa présence lui donne envie de se lever le matin, de se coiffer, de donner une image aussi éloignée que possible du laisser-aller.

Je ne crois pas à la coupure jeunes/vieux. La cohabitation fait beaucoup de bien, pour les uns comme pour les autres. Chacun y trouve un enrichissement.

Nous sommes tous le vieux ou le jeune de quelqu’un. Ici, ce matin, je me sens plutôt jeune. Chez Colette, je suis la plus vieille de l’équipe !

Je suis convaincue qu’il faut continuer à encourager la connexion intergénérationnelle.

Jean-Manuel KUPIEC

Merci Coline Guenel ; Pouvez-vous nous donner quelques chiffres sur l’activité de Colette et nous dire sur quels territoires vous intervenez ?

Coline GUENEL

Colette a commencé son activité en 2020, juste avant le premier confinement lié au Covid. Après avoir hésité à suspendre l’activité en raison de la pandémie, je me suis rendue compte, en consultant mes parents médecins, qu’à condition d’utiliser des masques, la cohabitation intergénérationnelle était un facteur positif pour réduire l’isolement des personnes lié au Covid.

La moyenne d’âge des hôtes est de 64 ans. Avec les premiers binômes que nous avons organisés, une demande est apparue : celle d’être mis en relation avec d’autres hôtes.

Les « jeunes seniors », qui viennent de prendre leur retraite, ont subi comme tout le monde l’isolement lié au Covid. Ils connaissent aussi la perte d’utilité sociale liée à la cessation de l’activité professionnelle, le déclin des relations sociales liées au travail.

Nous avons créé des groupes WhatsApp par quartier pour mettre les personnes en relation. Victoria, un hôte Colette du IXème arrondissement de Paris, a passé Noël chez Elisa, elle aussi hôte à travers le service Colette.

Colette a lancé un second service : le Club Colette, club d’activités qui rassemble 120 000 membres via une application mobile. Il est 100% gratuit. Les membres du Club Colette partagent des activités qui favorisent les rencontres : pétanque, visites de musées, sorties théâtres. Sept-cents activités sont organisées chaque mois. Les membres de la communauté proposent eux-mêmes des activités, les organisent et contribuent ainsi à la vie du quartier. C’est un vecteur d’utilité sociale. Je pense à l’un de nos membres, Roland, qui en est à 300 activités créées. Il m’a dit que cet engagement, qui ne lui rapporte pas d’argent, lui faisait beaucoup de bien.

Le club permet aussi de rencontrer des personnes vivant à proximité.  Il est actif à présent dans toute la France.

Nous mettons aussi en avant des partenaires – institutions de prévoyance, mutuelles …- dont nous recommandons les services, grâce au label Colette.

« Des ressources financières, des relations et de l’utilité sociale »

Pour bien vieillir, il faut d’abord disposer de ressources financières suffisantes. Colette y contribue avec la colocation.

Il faut des relations sociales, comme celles qui s’organisent dans le Club Colette.

L’utilité sociale est également très importante. Les personnes âgées peuvent parfois ressentir un manque d’utilité. On peut parfois leur faire sentir qu’ils ne servent à rien, qu’ils coûtent cher. Le fait d’héberger des jeunes permet de se sentir utile.

Des jeunes arrivant à Paris sont mieux accueillis et paient moins cher que s’ils s’installaient dans un studio. Rappelons que le loyer d’un studio de moins de 15 m2 à Paris est de 950 € en moyenne. 20% des étudiants sont contraints d’arrêter leurs études en raison de difficultés financières, 60% de leur budget étant consacrés au logement.

Je souhaite poursuivre et développer l’activité de Colette pour faire en sorte que toute la vie soit faite d’activités et de liens et éviter l’isolement ou l’inactivité lorsque l’on avance en âge.

https://www.colette.club

Crédits photos : Lionel Préau

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