LAB OCIRP Autonomie du 3 mars 2026.
Temps de lecture : 8 mn
Sommaire :
Introduction
La définition de l’écologie du soin
Les impasses du système actuel
Les applications actuelles de l’écologie du soin
Les propositions de l’écologie du soin


Introduction
Jean-Manuel KUPIEC, Directeur du LAB OCIRP Autonomie

Pour une écologie du soin, c’est le titre de l’ouvrage paru aux Editions de L’Atelier en février 2026, avec le soutien de la Fondation OCIRP. Il a été dirigé par Marie-Anne Montchamp, ancienne ministre et directrice générale de l’OCIRP, coordonné par Anne Dhoquois. Stéphane Le Bouler et Roland Dysli, que nous remercions pour leur présence, ont, aux côtés d’autres, apporté leur contribution.
Ce livre s’inscrit dans un contexte qui contribue à sa pertinence : alors que nous fêtons les 80 ans de la Sécurité sociale, les 21 ans de la loi handicap de 2005 – que Marie-Anne Montchamp a fait adopter – notre système de protection sociale fait face à un choc démographique et à des difficultés financières importantes.
La vision à long terme manque, les enjeux du grand âge ne sont pas traités de façon globale.
Plus encore, de nombreuses personnes, de nombreux territoires ne sont pas efficacement protégés. Il demeure des points aveugles pour certaines fragilités. La gouvernance est souvent complexe, rigide, pour les professionnels et surtout pour les bénéficiaires.
Un premier défi général pointé par l’ouvrage est peut-être : comment concilier la protection sociale universelle et réponses individualisées, la solidarité collective, à laquelle l’OCIRP est attaché en tant qu’union d’institutions de prévoyance paritaire et la prise en compte efficace des situations personnelles et familiales ?
Comme l’indiquait le titre d’un précédent ouvrage de Marie-Anne Montchamp : Tout citoyen est une personne.
Le 11 février dernier à Toulouse, Marie-Anne Montchamp déclarait : « L’idée d’écologie du soin suggère qu’au lieu d’imaginer une organisation normative de la protection sociale, nous repartions de la personne. »
Un autre défi important mis en lumière par cet ouvrage est donc de changer de paradigme : il est temps, dans le domaine du prendre soin (comme peut-être dans d’autres domaines) de mettre en question la politique de l’offre et d’inventer une politique de la demande.
Prendre soin, ça ne doit pas signifier imposer un remède tout fait – un remède qui ne fera pas de miracle, mais d’abord écouter la personne, prendre en compte son écologie, son écosystème, sa famille, ses proches aidants. Cette approche systémique implique aussi de faire coopérer tous les acteurs du soin.
Ce que nos intervenants vont nous démontrer, beaucoup mieux que moi, c’est que la notion d’écologie du soin n’est pas du tout abstraite : elle est concrète, opératoire.
Marie-Anne MONTCHAMP, Directrice générale de l’OCIRP

Je voudrais vous exposer la genèse de ce mouvement. Depuis de nombreuses années, les acteurs de la protection sociale, dans le champ médico-social et dans celui de l’accompagnement du soin complexe, développent des pratiques qui, sans être toujours reconnues officiellement, convainquent un large panel de professionnels.
Nous avons décidé de réunir ces acteurs, ces expérimentateurs, pour réfléchir à une approche alternative du soin et du prendre soin, au Village Alzheimer Henri Emmanuelli de Dax, dans les Landes. Le concept architectural de ce site est intéressant dans la mesure où il représente un village landais, avec sa place, ses arcades, ses maisons, ses zones vertes, ses animaux d’élevage, ses commerces. Les personnes qui y vivent sont atteintes de la pathologie d’Alzheimer. Nous avons pu constater en ce lieu que quelque chose de différent était à l’œuvre, qui relève de la bienveillance, de la liberté de se déterminer. C’est un lieu accueillant pour les personnes, les familles et les professionnels.
C’est ainsi que sont nés les Etas généraux de l’écologie du soin, avec, entre autres : le Professeur Franck Bellivier (psychiatre), alors délégué interministériel à la santé mentale et à la psychiatrie, Roland Disly, l’ANECAMSP (Association Nationale des Equipes Contribuant à l’Action Médico Sociale Précoce), des acteurs du grand âge comme Pascal Champvert, président de l’Association des directeurs au service des personnes âgées, Claude Finkelstein des Groupes d’Entraide Mutuelle (GEM) …
C’est dans ce cadre que nous avons écrit et nommé ce concept d’écologie du soin ». Il s’agit d’une métaphore à partir de l’approche développée par Cynthia Fleury, présente à Dax, autour du « climat de soin ». Le climat de soin, c’est un environnement propice au soin et au rétablissement de la personne, quelle que soit la complexité de sa pathologie. C’est autour de ces aspirations, à la fois théoriques, pratiques et organisationnelles que l’approche éco-systémique du prendre soin a vu le jour.
L’ouvrage collectif Pour une écologie du soin est paru aux éditions de L’Atelier en février 2026. Le mouvement de l’écologie du soin va continuer je pense à se développer à travers de nombreuses réalisations concrètes. Il est largement susceptible, à mon sens, de contribuer à une politique de santé moderne face aux risques complexes.
La définition de l’écologie du soin
Stéphane LE BOULER, Président de LISA – Laboratoire d’idées Santé Autonomie

Pour compléter ce qu’a dit Marie-Anne Montchamp sur la genèse de l’écologie du soin, je rappellerai que nous avons réfléchi à partir des antonymes et des modèles qui prévalent dans le champ médico-social, comme celui de l’EHPAD. C’est un modèle bâti sur un registre industriel, de division du travail, où le mode de production est limité en termes de tâches. On est parti de l’humanisation des hospices dans les années 70. Ensuite on a évoqué la médicalisation. Cette médicalisation s’est davantage orientée vers un tropisme médical que vers une notion ouverte et riche du prendre soin. On a essayé de faire en sorte que ce modèle s’insère dans son environnement, dans les liaisons avec le médecin traitant, avec l’hôpital. Vingt ans plus tard, on parle toujours de « l’EHPAD infrastructure sur son territoire » sans que l’on sache vraiment de quoi il retourne. Avec l’EHPAD, nous sommes loin du Village Alzheimer Henri Emmanuelli de Dax.
Lors d’un voyage au Japon sur le thème de la prise en charge du grand âge, j’ai en revanche vu à Tokyo des appartements en plain centre ville où vivaient une quinzaine de personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer, bénéficiant d’une assistance 24 heures sur 24.
Aujourd’hui, le défi de l’écologie du soin, c’est de refaire communauté auprès des personnes âgées, en situation de handicap ou d’autres personnes fragiles. Faire communauté soignante suppose de revenir sur la division du travail à l’infini que l’on connaît, en particulier dans le champ médical.
Roland DYSLI, Président de l’Association des ITEP et de leurs réseaux (AIRe)

L’AIRe regroupe des professionnels et des familles. Elle milite pour défendre les intérêts et faire valoir les droits des enfants, adolescents et jeunes adultes présentant des difficultés psychologiques telles qu’elles perturbent leur socialisation et leur scolarisation.
Pour définir l’écologie du soin, je ferai un détour par notre histoire, qui a débuté il y a plus de 30 ans avec des directeurs d’établissement qui s’appelaient à l’époque des « instituts de rééducation » (la valeur normative était bien présente dans la dénomination). Ces établissements se consacraient à des jeunes connaissant des « troubles du comportement ». Ces jeunes qui dérangent étaient mis à l’écart sans que l’on se soucie vraiment de l’origine de leur trouble et dans le but de les rendre à la société quand ils seraient un peu calmés. Cette approche ne fonctionnait pas et la vie dans ces établissements était difficile, marquée par des comportements agressifs.
Nous avons travaillé pendant plusieurs années et en 2005, année de la loi handicap portée par Marie-Anne Montchamp, nous avons créé les ITEP, Instituts thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques, avec l’idée de renverser le regard, de partir des enfants, de leurs besoins, de leurs symptômes, de leurs difficultés. L’objectif est de construire des réponses adaptées, souples, agiles pour une population d’enfants dont les troubles sont totalement variables en termes de gravité, nécessitant tantôt des soins intenses tantôt un retour rapide dans la société et notamment à l’école. Tout l’enjeu était pour nous de passer d’une logique d’établissement à une logique de dispositif intégré. Il faut apporter la réponse adaptée à point nommé en se débarrassant des vieux cadres administratifs, en sortant des cases, en agençant une réponse individualisée et évolutive pour chaque enfant.
Il s’agit de travailler avec l’enfant mais aussi avec son écosystème, de travailler à des environnements capacitants.
Pour accompagner les enfants vers un niveau de participation sociale le plus élevé possible, il faut franchir les barrières administratives, les organisations en tuyaux d’orgue avec les mondes cloisonnés du médico-social, de la protection de l’enfance, du sanitaire. C’est en franchissant ces barrières que nous nous sommes rencontrés autour de l’écologie du soin, pour essayer d’aller encore plus loin, en passant du dispositif à l’écosystème.
Marie-Anne MONTCHAMP, Directrice générale de l’OCIRP
Pour illustrer à mon tour le concept d’écologie du soin, j’ai choisi le sujet de la santé mentale.
Dans le champ de la maladie psychique, il n’existe pas de marqueur biologique qui permettrait de définir une approche médicale optimale, à base d’antidépresseurs ou d’antipsychotiques. Ce qui renseigne sur l’efficacité d’une stratégie thérapeutique, c’est la capacité de la personne à retrouver une vie qui vaut la peine d’être vécue, qui lui permet d’exprimer sa citoyenneté. Les stratégies soignantes classiques, descendantes, partant d’une définition normative de la situation de la personne sont sans pertinence et sans efficacité.
Le besoin de soin est un besoin complexe, intriqué à des besoins sociaux et environnementaux.
Par exemple, nous savons tous qu’une pathologie chronique est vécue différemment en milieu rural ou en milieu urbain. L’accès aux soins n’est pas de même nature. Si la personne vit seule, la situation de santé et la stratégie d’accompagnement de la personne ne seront pas les mêmes que si elle est entourée de sa famille. Les stratégies indifférenciées sont peu efficaces.
Ce que nous souhaitons démontrer, c’est qu’à côté de ce que propose notre système de soin et de protection sociale, il faut développer une approche alternative et complémentaire destinée à prendre en compte la complexité.
Je rappelle que dans le domaine du handicap, nous comptons toujours environ 50 000 de nos concitoyens qui se trouvent sans solution. Les réponses conventionnelles sont inefficaces pour ces personnes. Il faut les identifier et leur proposer une stratégie d’accompagnement respectueuse de leurs choix, de leur consentement. A défaut, l’effectivité du soin est compromise.
C’est une nouvelle illustration de la démarche de l’écologie du soin.
Les impasses du système actuel
Stéphane LE BOULER, Président de LISA – Laboratoire d’idées Santé Autonomie
La question des métiers révèle les impasses du système médical et médico-social. La logique du développement des professions est une logique d’affirmation de division du travail à l’infini. Dans le domaine médical, 45 spécialités sont identifiées. Dans le paramédical, on identifie environ 30 métiers. Chaque métier cherche à persévérer dans son être, avec des formations et des représentations spécifiques.
Parallèlement, on assiste, de façon liée, à une affirmation continue des besoins de coordination et de coopération entre les différents métiers. Naissent ainsi des organisations spécifiques dont la vocation est de faire de la coordination et d’inviter les professions à coopérer entre elles.
La sociologie des organisations a identifié ce « cercle vicieux néo-bureaucratique ». Dans le champ médical et médico-social, on crée des organisations comme les maisons de santé pluri-professionnelles, les CPTS, les DAC. Cela conduit à un empilement qui maintient les couches inférieures, qui ont correspondu à un état du débat à un moment donné et ont mobilisé des moyens.
Il demeure pourtant des « trous dans la raquette ». Dans le domaine du grand âge, la prise en charge des personnes âgées à domicile repose sur les SSIAD et sur les infirmiers ou infirmières libérales – des femmes en très grande majorité. Les deux modèles fabriquent de la coordination au niveau de du domicile. Ces professionnels ne sont pas également répartis su le territoire.
Sur certains territoires, les infirmières libérales font un travail de coordination sur une palette large, qui va de la toilette, à des soins plus complexes. C’est la raison pour laquelle l’infirmière libérale peut être le maillon de base de la prise en charge à domicile. Cette caractéristique va à l’encontre de la division du travail qui pousse à des formes complexes de coordination.
Les structures regroupées de type SSIAD et SAD tentent elles aussi cette coordination au seins d’ensemble qui relèvent du modèle de la firme, qui en économie, est celui qui permet de limiter les coûts de transaction et les besoins de coordination en regroupant plusieurs métiers et fonctions.
Il faut retrouver le sens des organisations regroupées sur un territoire, dans des établissements. Pour cela, il faut des ressources légitimes en termes d’organisation. C’est pourquoi, au sein de LISA, nous militons pour que les élus et les collectivités de base soient le premier maillon pour faire communauté soignante. Ce sont eux qui sont en situation de regrouper les acteurs plutôt que de fabriquer à l’infini des dispositifs de coordination qui portent très souvent à faux.
Roland DYSLI, Président de l’Association des ITEP et de leurs réseaux (AIRe)
Je voudrais illustrer le phénomène des organisations en tuyaux d’orgue par un exemple concret. Nous accompagnons des jeunes qui souvent bénéficient de mesures de protection au titre de l‘aide sociale à l’enfance, d’accompagnements médicaux-sociaux, d’accompagnements par l’Education nationale … Ce qui fait qu’un même enfant peut avoir quatre ou cinq projets différents. Chaque institution y allant de son projet : le Département au titre de la protection de l’enfance, le projet personnalisé de scolarisation en termes de compensation de scolarité, le projet personnalisé d’accompagnement du côté du médico-social, un projet sanitaire … Cette accumulation est souvent source de ruptures.
Prenons le cas d’un enfant que l’on accompagne, qui va mieux, qui se scolarise. Comme il relève de la protection de l’enfance, il est en famille d’accueil. Cette famille craque. Donc il change de famille d’accueil et perd son lieu de scolarité. C’est une rupture qui n’est pas liée aux difficultés de l’enfant mais à celles des institutions à collaborer.
L’idée est de concevoir comment les parties prenantes de l’écosystème font équipe avec le jeune, avec la famille.
L’interdisciplinarité est au cœur de la problématique. J’ai été éducateur pendant plus de vingt ans. Je me suis nourri de la pratique professionnelle de l’orthophoniste ou de l’enseignant que j’ai côtoyés. Il faut être capable de comprendre la situation de l’enfant lorsqu’il n’est pas avec nous, lorsqu’il est dans un autre lieu. C’est nécessaire pour le comprendre et pour le rassurer.
Je crois une coresponsabilité, à des enjeux éthiques de responsabilité partagée. L’écologie du soin est une question éminemment éthique. C’est une éthique de la responsabilité collective autour des enfants que l’on accompagne.
Marie-Anne MONTCHAMP, Directrice générale de l’OCIRP
Les phénomènes que nous pointons concernent tous types de soins. C’est pourquoi nous pouvons dégager un socle commun de principes et de propositions de l’écologie du soin.
Prenons le cas de la sortie d’hospitalisation en psychiatrie. L’absence d’accompagnement de cette sortie peut fabriquer les causes d’une nouvelle crise et d’une nouvelle hospitalisation.
Nous avons ici, matériellement, une impasse du système. Le coût de cette non qualité est exorbitant et contribue à creuser le déficit des comptes sociaux, en particulier de l’assurance maladie.
L’approche en écologie du soin se fixe pour objectif de prévenir les déséquilibres et les ruptures qui mettent notre système en fragilité. La question du financement est liée à celle de l’écologie du soin.
Les applications actuelles de l’écologie du soin
Stéphane LE BOULER, Président de LISA – Laboratoire d’idées Santé Autonomie
Pendant quelques années on a essayé de fabriquer des formations intégrées dans le domaine des métiers paramédicaux. Mais cet effort n’a pas abouti de façon satisfaisante.
Le constat était connu : si on forme à 25 professions paramédicales différentes, les coopérations que l’on cherche à mettre en place ensuite entre infirmières, ergothérapeutes, psychomotriciens, pédicures-podologues etc. ne fonctionnent pas. Les métiers ne se connaissent pas entre eux, on ne connaît pas le périmètre de l’autre.
D’où l’idée des modules communs de formation. Pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, on a lancé l’ « universitarisation » des formations paramédicales, c’est à dire un socle commun pour faire communauté entre les différentes catégories soignantes, qui coopèreraient plus facilement ensemble par la suite. Nous avons voulu faire en sorte que les facultés de médecine, les doyens, s’intéressent aux métiers paramédicaux. Nous avions proscrit la réingénierie des formations par profession et incité au renouvellement régulier des cadres de formation.
Mais les pratiques habituelles ont repris depuis quelques années. Une réingénierie de la formation des infirmières a par exemple été réalisée il y quelques jours, en 2026, pour aboutir à un référentiel (le précédent référentiel datait de 2009). Cette démarche est réalisée par profession, en silo, tous les quinze ans. A mon sens, la responsabilité des pouvoirs publics est au contraire de ne pas laisser les tendances naturelles à la division du travail prospérer. Il faut une certaine constance pour y parvenir.
Derrière ces politiques qui séparent, il existe des politiques qui tentent de contrecarrer la tendance à la scissiparité mais aussi d’autres qui renforcent cette évolution.
Roland DYSLI, Président de l’Association des ITEP et de leurs réseaux (AIRe)
L’écologie du soin suppose d’être au plus près des espaces de vie des personnes. Les instituts de rééducation que j’évoquais tout à l’heure étaient comme des châteaux à la campagne. C’est bucolique, mais parfois à 1h30 de route du lieu d’habitation des jeunes.
La transformation en dispositifs intégrés nous a obligés à quitter les châteaux et créer des antennes de proximité où l’on propose plusieurs modalités d’accompagnement : accueil de jour, de nuit, services à domicile. Cette mutation architecturale et organisationnelle a pris une dizaine d’années. Passer d’une logique de prise en charge et d’accueil à une logique d’accompagnement nous a aussi contraints à mettre fin aux silos qui existaient au sein de nos propres équipes. Tous les professionnels (éducateurs spécialisés, psychologues, orthophonistes) ont été impactés par des changements de pratique, de lieux d’exercice, d’interlocuteurs.
Autre application concrète de l’écologie du soin : l’AIRe travaille actuellement avec un géographe. Pour travailler sur l’écosystème du soin, il est intéressant de cartographier les ressources, les parties prenantes d’un territoire. L’approche éco-systémique a un impact concret sur les pratiques des travailleurs médico-sociaux mais surtout sur les pratiques managériales. Manager des dispositifs n’a rien à voir avoir la direction d’un établissement dans un bureau. L’essentiel du travail consiste à faire institution avec d’autres.
Marie-Anne MONTCHAMP, Directrice générale de l’OCIRP
Je voudrais évoquer l’approche domiciliaire comme application de l’écologie du soin. Nos concitoyens souhaitent vieillir chez eux. Cela a conduit à théoriser l’approche domiciliaire. Cela signifie proposer des organisations dont le fonctionnement ressemble à un domicile. La personne doit y être accompagnée dans le respect de sa citoyenneté.
Toutefois, les pouvoirs publics ont transformé cette approche domiciliaire, qui est presque une philosophie de l’accompagnement, en virage domiciliaire. Ce virage est devenu une alternative devant l’incapacité à produire des réponses industrialisées au rythme du vieillissement de la population française. Pourtant il n’est pas souhaitable d’introduire dans les domiciles les contraintes de l’institution ou de l’établissement.
Autre application, Nexem, avec le soutien de la Fondation OCIRP, a travaillé sur des mécanismes de design social pour que les équipes produisent des réponses en prendre soin qui s’apparentent à la philosophie de l’écologie du soin. Par exemple, des enfants accueillis en établissement avaient des temps de trajet en taxi très longs entre leur domicile et l’établissement. Ce temps n’était pas pris en compte. Le design social conduit à imaginer plus et mieux qu’un simple transport, grâce à une communauté de réponses.
Dans la logique du prendre soin, du care, l’OCIRP a créé l’application Aglaée, pour donner un support solide à une réponse agencée aux besoins de nos concitoyens qui se trouvent dans des situations complexes.
Les propositions de l’écologie du soin
Stéphane LE BOULER, Président de LISA – Laboratoire d’idées Santé Autonomie
S’agissant du grand âge, le défi actuel est une démultiplication des besoins dans des proportions jamais connues. Nous devons donc traiter des grands nombres sans perdre de vue les préoccupations liées à l’écologie du soin que nous venons d’évoquer, c’est à dire sans retomber dans les modèles industriels.
L’INSEE et la DREES ont établi des projections stables : 700 000 à 800 000 personnes en perte d’autonomie en plus à l’horizon 2050 en France – dont 400 000 en perte d’autonomie sévère. LISA a analysé les projections de la DREES dans un post la semaine dernière.
Face à ce défi, il existe trois solutions :
– Conserver le même taux d’institutionnalisation: il faut alors créer 300 000 à 400 000 places en EHPAD supplémentaires. Cette option est difficilement réalisable et ne correspond pas aux vœux de la population.
– La prise en charge à leur domicile de la grande majorité des personnes en perte d’autonomie : cela suppose un équipement massif des logements
– Le développement du logement intermédiaire entre le domicile et l’établissement médicalisé : 400 000 solutions de logements intermédiaire sont à mettre en place. Le Conseil de la CNSA a rédigé une note sur le sujet fin 2025.
Trois enjeux sont identifiés :
– L’enjeu financier : le propre du modèle industriel est d’enfermer les problèmes de politique publique dans un cadre médico-social ancien, avec des financements dédiés, un certain modèle de solvabilisation, un certain reste à charge. Il s’agirait de faire entrer une population en croissance très forte dans un modèle conçu pour une population restreinte. Cette option n’est pas soutenable. Les sans solutions vont se multiplier. Il faut donc élargir la base du financement.
– La capacité de programmation (EHPAD ou résidence autonomie). Aujourd’hui, la dyarchie Conseil départemental / ARS ne permet pas une programmation agile.
– La ressource humaine. Il faut recruter plusieurs centaines de milliers de personnes dans le secteur du grand âge. Les taux d’encadrement à domicile et en établissement doivent être rehaussés. De plus le personnel actuel vieillit et doit être renouvelé. Enfin, il faut faire face aux besoins nouveaux. C’est pour ces bonnes raisons que les acteurs réclament une loi grand âge, une démarche pluriannuelle.
Si on ne prend pas en compte ces enjeux, on risque de se diriger vers des solutions industrielles relativement bas de gamme.
Roland DYSLI, Président de l’Association des ITEP et de leurs réseaux (AIRe)
Nous avons cherché pour notre part à développer notre capacité à faire la preuve de l’efficience de nos dispositifs. Cela nous a conduits à réfléchir à la manière de mieux décrire, mieux expliquer, notamment aux pouvoirs publics, ce qu’est l’accompagnement médico-éducatif. Pour revenir au transport des enfants à besoins spécifiques, il est essentiel de le faire reconnaître comme un temps d’accompagnement. Nous développons des expérimentations et nous expliquons ensuite ce qui fonctionne pour que ce soit inscrit dans le droit.
Depuis trois ans, nous avons conçu à un outil pour dire ce qu’est le travail en dispositif, ce qu’est l’accompagnement que nous proposons.
Lorsque nous évoquons l’écologie du soin, nous rencontrons globalement une écoute favorable. Toutefois, nous nous heurtons encore à une incompréhension des pouvoirs publics qui nous disent : ce que vous faites est bien, mais vous êtes très en avance et on ne peut pas reprendre votre méthode puisque la grande masse des acteurs n’en est pas encore arrivé à ce stade. Or cela fait dix ans que nous poussons le concept de dispositif auprès des pouvoirs publics. Il est maintenant ouvert pour le secteur de l’enfance et il est question de l’étendre aux adultes. Il est important que les pouvoirs publics nous permettent de cranter un certain nombre d’avancées. Ce qui est en jeu, c’est la confiance placée dans les acteurs, dans leur maturité et leur capacité à agencer des solutions dans une approche éco-systémique. Nous ne devons pas être systématiquement ramenés à un statut de fournisseur de services. Le dernier rapport de l’IGAS évoque la responsabilité populationnelle partagée, qui renvoie à une éthique. Cela nous convient tout à fait. Mais l’approche seulement servicielle est préjudiciable à une approche globale de la santé mentale et au bien-être des enfants
Le travail de conviction est toujours à mener. Bien que les discours puissent faire croire l’inverse, on confond encore dans les faits prise en charge et accompagnement partagé. Dans les projets Séraphin PH par exemple, on est encore dans la catégorisation de populations et de services. Nous essayons de travailler avec d’autres acteurs comme les grandes associations nationales pour la protection de l’enfance et la santé mentale, afin de trouver des ressources collectives.
Marie-Anne MONTCHAMP, Directrice générale de l’OCIRP
Sur la question des ressources humaines, si l’on veut recruter 300 000 à 500 000 personnes dans le secteur médico-social, il faut absolument sortir des injonctions contradictoires qui pèsent sur les personnels. L’aide soignante doit avoir l’autonomie nécessaire pour juger des priorités – par exemple entre la toilette et la présence bienveillante – sans subir la pression d’un système défaillant. Il faut sortir de la vision en termes de tâches pour aller vers l’œuvre. Pour cela, je crois aux approches académiques.
En ce qui concerne les démarches en termes de dispositifs, d’accompagnement partagé décrites par Roland Dysli, le point central est celui de la reconnaissance, par la réglementation, de ces nouvelles approches du prendre soin.
En tant que directrice générale de l’OCIRP, je voudrais pointer une ambiguïté sur le financement de notre système de protection sociale, dont il faut sortir. Face aux déficits des comptes sociaux, les pouvoirs publics sont tentés de se tourner vers l’assureur complémentaire pour résoudre une partie de l’équation. Non seulement l’Etat se désengage, mais il taxe. Plus encore, dans cette démarche, les pouvoirs publics peuvent être tentés de faire porter tout l’effort sur la santé, au détriment de la prévoyance. Or sous-calibrer la prévoyance pour financer la santé est une fausse bonne idée. Lorsque la santé est un risque complexe, santé et situation sociale de la personne sont étroitement intriqués. Au soin lourd et long, auquel l’ALD pourvoit, s’ajoutent les conséquences sociales de l’état de santé : besoins périphériques non solvabilisés, absence d’épargne : en l’absence de prévoyance il y a un risque de déclassement en cas de coup dur. La prévoyance ne peut pas être une variable d’ajustement.
L’écologie du soin est un modèle alternatif qui vient compléter ce que le modèle historique peine à faire. Parmi ses vertus, il y a celle de proposer une nouvelle économie de la santé, fondée sur une vision sans doute plus raisonnée et raisonnable de la pertinence du soin et du prendre soin. Il y a aussi une vision programmatique pour faire au déséquilibre des comptes sociaux. Les assureurs ont un rôle à jouer. Ils doivent changer leur vision des choses en proposant au décideur public un nouveau type de débat, en particulier sur la place de la prévoyance.

